Je lis Christopher Tyerman, God’s War. A New History of he Crusades.

Tyerman enseigne l’Histoire Médièvale à Oxford. Il propose là un superbe ouvrage de synthèse sur un immense sujet: qui remplace désormais la dernière grande somme sur le sujet, celle de Sir Stephen Runciman, parue en 3 volumes entre 1951 et 1954 (que Taillandier vient de retraduire en 2006, alors que franchement ça commence à vraiment dater: Histoire des Croisades).
L’Histoire, ça se lit tout seul, je n’ai pas envie de faire de commentaire particulier sur ce livre, qui est excellent dans son genre: une synthèse en un volume, de niveau universitaire mais très lisible. Si vous vous intéressez au sujet, c’est certainement le livre à lire désormais, et sans doute pour longtemps.
C’est partiellement aussi un livre d’actualité, d’ailleurs, puisque chacun sait que l’Occident est à nouveau en Croisade. Et le livre touche à des sujets qui sont d’actualité dans d’autres disciplines, en philosophie politique par exemple: qu’est-ce qu’une Guerre Juste? Qu’est-ce qu’une Guerre Sainte? La violence peut-elle avoir un rôle créatif, et pas seulement destructif, dans la structuration des sociétés, médiévales ou modernes?
On m’a fait remarquer dernièrement qu’il n’y avait pas grand chose de Français dans les ouvrages de la rubrique des lectures de ce blog. Le livre de ce mois est à nouveau, il est vrai, en Anglais. Il est tout à fait à propos que ce soit un livre d’Histoire Médièvale car, en fait, c’est, anecdotiquement, par l’histoire médièvale que je me suis éloigné de la vie intellectuelle de ce pays.
Car même si j’ai une grande estime pour nombre d’intellectuels français, pris individuellement (Jacques Bouveresse, Loïc Wacquant, Pascal Engel, de nombreux autres) j’ai divorcé d’avec la vie intellectuelle française, considérée globalement, aux environs de 1993-1994 (non pas que ça lui ait causé beaucoup de peine, j’imagine).
En 1993 j’étais étudiant en licence d’Histoire à l’université Bordeaux III. J’ai souvenir d’une enseignante d’Histoire Médièvale qui nous serinait avec Marc Bloch, et à laquelle je me permettais de faire remarquer que Marc Bloch n’était peut-être pas, cinquante ans après sa mort, le dernier mot de l’historiographie médiévale: elle me regarda d’un air mi-outré mi-navré et me rembarra finalement en m’expliquant que “Marc Bloch, jeune homme, est mort en héros”. Oh… pardon.
Clairement, il y avait quelque chose de pourri (ou au moins de malodorant) au royaume de l’Université Française.
L’année suivante on m’envoya, étudiant ERASMUS, passer un an à l’Université de Bristol, en Grande-Bretagne.
L’Université française a tort d’envoyer ses étudiants en Angleterre: il est cruel d’envoyer des miséreux en vacances chez les riches pour les ramener, ensuite, à leur misère, qui n’est d’ailleurs pas seulement matérielle, mais aussi intellectuelle.
En Angleterre j’ai suivi des cours d’Histoire Médièvale. Quand, dans un cours équivalent en France, on m’avait fait commencer à la lettre A comme Alleux pour, au second mois de mes études, passer au B comme Ban, et ainsi de suite, on me proposait ici de réfléchir aux relations interindividuelles dans la société médièvale à partir des Lais de Marie de France ou de l’Historia Calamitatum d’Abélard. On me faisait lire des textes (beaucoup) plus que des commentaires. On me faisait réfléchir; toutes les semaines ou presque un document à rendre, un exposé à faire, qui nécessitait de lire (lire et encore lire, pas “bachoter le cours”): je me souviens ainsi d’un exposé sur le thème “les Médiévaux étaient-ils crédules?” qui avait nécessité de nombreuses heures de bibliothèque.
Je ne veux même pas parler de la disponibilité des enseignants qui, déjà, avaient un bureau, et le tenaient ouvert. Ni de la modestie et du pragmatisme de leur démarche. Comme me l’expliquait un enseignant du cours d’Histoire Médièvale de première année, parmi les étudiants qui font de l’Histoire Médièvale en première année, seuls quelques uns feront réellement ensuite de l’Histoire Médièvale, il ne sert à rien d’apprendre à tous le dictionnaire d’Alleux à Zorn, il faut interésser ceux qui sont là pour leur donner envie de poursuivre dans cette voie, et leur apprendre à se poser les bonnes questions.
Ce n’était donc pas seulement une question de richesse, mais aussi, et peut-être surtout, une question d’attitude à l’égard de la démarche intellectuelle elle-même, s’occupant moins d’autorité, et beaucoup plus de réflexion. Même si c’est en Histoire que cette différence m’est apparue, c’est en philosophie qu’elle est la plus claire: j’ai découvert la philosophie analytique, l’année suivante, comme une véritable révélation.
(Le court article de Pascal Engel intitulé Petits Déjeuners Continentaux et Goûters Analytiques, qu’on trouve facilement en ligne, est définitif sur le sujet)
Bref, mon séjour dans une Université Anglaise a été un succès tel que je n’ai jamais pu me réinsérer dans l’Université Française à mon retour et que mes études se sont arrêtées là.
Et j’ai depuis adopté sur la vie intellectuelle française contemporaine le point de vue de Tony Judt, historien Américain, certes, mais qu’on ne peut soupçonner d’être hostile à la France (c’est son sujet de prédilection): Paris est une petite ville de province. Et je peine très souvent à faire la différence, pour ce qui me concerne, entre les conférences qui se tiennent épisodiquement à la salle polyvalente de St-Dié-des-Vosges et celles qui se tiennent, un peu plus régulièrement, dans nos Universités.
Allez, un peu de douceur pour finir ce post de brute. En ce moment, j’écoute des Lieder de Schumann. Voici 30 secondes du poème de Heine: Im Wundershönen Monat Mai mis en musique par Schumann.
Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.
Bonjour,
Je lis votre bloc-notes depuis quelques mois, et j’en suis bien content ! Je partage entièrement votre avis sur l’Université Française – qui, au demeurant, n’a rien à envier aux Grandes Ecoles sur ce point-là, malgré la fierté de leurs membres.
Voilà un article très intéressant pour aller plus loin : “L’enfant entre école-Cité et école-Famille : une comparaison France-Angleterre” dont voici l’URL : http://www.inrp.fr/blogs/vst/index.php/2007/01/24/l_enfant_entre_ecole_cite_et_ecole_famil
Il est basé sur une comparaison des écoles anglaise et française.
Bien amicalement !
Re:Florian. Merci pour le satisfecit, c’est toujours plaisant, et encourageant. Merci pour le lien aussi, effectivement intéressant. La question d’une comparaison entre le fonctionnement de la vie intellectuelle dans les pays anglo-saxons et en France mériterait un ouvrage à soi seul…