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Lettre ouverte à mes collègues bibliothécaires vautrés dans la médiologie

Les bibliothécaires aiment Régis Debray. Le directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon, par exemple, aime Régis Debray : il l’invite à donner maintes conférences et à participer à maints débats. Le directeur de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB) aime Régis Debray : non seulement il en a fait officiellement le Président de son Conseil Scientifique, mais encore il a investi les deniers publics dans la coédition avec Gallimard d’un numéro des Cahiers de médiologie… qui comprend d’ailleurs un article du directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon.

Régis Debray, de son côté, aime beaucoup les bibliothécaires. Surtout ceux de la Bibliothèque Municipale de Lyon et de l’ENSSIB : lors d’un colloque organisé conjointement par ces deux institutions il a prononcé un discours sur " les révolutions médiologiques dans l’histoire, pour une approche comparative " dont le texte, ultime consécration dans le petit monde des bibliothèques, a été publié dans le Bulletin des Bibliothèques de France. [1]

C’est une revue sérieuse que je lis sérieusement. C’est-à-dire en partant du principe que les auteurs des articles qui y sont publiés écrivent avec l’intention d’une part de dire le vrai et non le faux, et d’autre part de soumettre leur travail aux règles élémentaires de la logique. A priori, ce sont là des exigences très minimales et l’intérêt de toute lecture sérieuse devrait être de vérifier que les propositions rencontrées sont effectivement logiques et de fixer leur statut : vraies ou fausses. C’est ainsi, c’est-à-dire bien naïvement, que j’ai abordé l’article de Régis Debray.

Une introduction théorique

Dans le tout début de sa conférence, Régis Debray commente le vocabulaire utilisé dans son titre : " les révolutions médiologiques dans l’histoire, pour une approche comparative ".

"Un historien minutieux, prévient-il, se méfie du comparatisme, prétexte à de hâtives analogies et à maintes pensées de survol ". Evidemment, je ne suis pas historien, je suis bibliothécaire, mais il me semblait que le comparatisme était au contraire en plein essor dans cette discipline. [2]

Cette déclaration m’étonne donc un peu, mais je me rassure vite : il est bien vrai que les gens minutieux, historiens ou non, se méfient des analogies hâtives et des pensées de survol contre lesquelles nous prévient si justement Régis Debray.

" Un sociologue exigeant, de son côté, dit ensuite Debray, se méfiera de l’historicisme, prétexte à d’oiseuses anecdotes ". Evidemment, je ne suis pas sociologue, mais je trouve que c’est faire peu de cas des études de terrain, c’est-à-dire d’une part essentielle de la sociologie : le concret, contrairement à ce que semble penser R. Debray, ne se réduit pas à d’oiseuses anecdotes. Mais l’article débute à peine, je ne vais pas me laisser arrêter pour si peu. Passons.

Ainsi paré à droite et à gauche, du côté de l’histoire et du côté de la sociologie, Debray avance au centre : il est philosophe, c’est-à-dire un " spécialiste des généralités [qui] se plaît à tirer des lois générales de situations singulières – opération qui se nomme ‘philosophie de l’histoire’. Cependant, [dit-il] tout philosophe que je sois par formation, je m’abstiendrai de trop délirer ". Evidemment, je ne suis pas philosophe (je suis bibliothécaire), mais je trouve cette vision de la philosophie bien étrange. Je suis minutieux, je me renseigne : je découvre qu’une branche importante de la philosophie, l’ontologie, s’occupe en effet de questions générales (ou fondamentales) comme " qu’est-ce qu’exister ? ", " qu’est-ce qu’une substance ? ", etc. Mais je découvre surtout que le travail du philosophe ne consiste pas à dire de simple généralités à propos de ces questions générales : bien au contraire, m’explique-t-on, les travaux dans ces domaines sont souvent hautement techniques et spécialisés. [3] Bref je découvre que Debray a tenté d’abuser de ma crédulité par un simple jeu de mots sur " généralités " : car il existe de nombreuses autres branches de la philosophie (la philosophie de la logique, la philosophie des mathématiques, l’esthétique…) qui n’ont pas grand chose à voir avec les " généralités " de l’ontologie. Pourtant, R. Debray semble penser le contraire, et puisqu’il se considère lui-même comme une sorte de philosophe, on peut à bon droit se demander si ce n’est pas là effectivement son domaine propre : l’art des généralités. Car c’est bien la méthode que s’est officiellement assignée la médiologie qui, selon les Manifestes Médiologiques que je me suis empressé d’aller consulter à la Bibliothèque Municipale de Lyon, doit procéder à une abstraction théorique à partir des cas empiriques étudiés par l’histoire, la sociologie, la sémiologie et la linguistique. Il s’agit donc bien de " tirer des lois générales de situations particulières ", c’est-à-dire, selon R. Debray, de " délirer ".

Mais je ne me décourage pas : Debray, qui n’en a pas encore fini de commenter son titre, en arrive à l’explication du terme " révolution ". Connaissant l’homme, j’ai bon espoir pour cette partie, je poursuis ma lecture. Régis Debray remarque, ce qu’on voudra bien lui accorder tout en notant que cela ne le dissuade pas de l’utiliser, que le terme de " révolution " a des effets de dramatisation excessive. Car dans les faits, explique-t-il, " le passage d’une médiasphère à une autre […] n’est pas un " ceci tuera cela " (la photo n’a pas tué la peinture, ni l’automobile, la bicyclette). C’est une transition de phase ". Si l’expression " transition de phase " est limpide (il ne peut s’agir que d’une " phase de transition ") le terme " médiasphère " est malheureusement obscur pour le lecteur néophyte en médiologie. Une médiasphère ? C’est " un mégasystème de transmission et de transport " : la " graphosphère ", c’est-à-dire l’époque du livre imprimé, est un exemple de " médiasphère " ; la " vidéosphère ", c’est-à-dire l’époque de l’audiovisuel, en est un autre. Bien entendu, on notera avec intérêt que le livre et la télévision sont des " moyens de transport ", mais c’est sans doute tout l’intérêt de cette découverte, justement : la médiasphère ne recouvre pas, tout bêtement, l’âge d’or d’un moyen de communication, livre ou télévision, elle transforme ce que nous savions de longue date de ces phénomènes ; la médiologie fait (toujours) plus, elle prétend lever le voile sur une vérité plus profonde, plus fondamentale, mais aussi (et par là même puisque, pour Debray et les siens, la vérité ne saurait être simple) plus difficile et plus obscure.

Bref, les " révolutions " selon R. Debray n’en sont pas, elles ne sont que des transitions où " le nouveau se moule dans l’ancien ". Où, par simple permutation des termes de l’équation, on apprend que les transitions sont sans doute toutes des révolutions qui s’ignorent : comme dirait Roger Lemerre, ce monsieur Jourdain de la médiologie, "c’est tout et c’est rien ".

 Entrons dans " le vivant du sujet "

Ces explications sur le titre passées, Debray entre dans le vif du sujet. " Le vivant humain, dit-il, depuis un million d’années, extériorise ses facultés une à une, ce qui lui permet de les décupler (il y a plus de mémoire dans une bibliothèque que dans un cerveau). " Partons du principe que par " vivant humain ", R. Debray entend simplement l’homme, cela nous facilitera la tâche. L’homme, donc, " extériorise " ses facultés. R. Debray parle aussi d’" externaliser " la parole, il parle d’un " processus d’extension – projection ", il parle encore de " prothèses ". Qu’est-ce à dire ? Que l’homme ne plante pas les clous avec ses poings. Je veux dire : que l’homme, quand il invente le marteau, se dote d’un outil plus efficace que ses seules mains et qui, d’une certaine façon, prolonge son bras. L’homme est malin. Mais R. Debray l’est plus encore : l’écriture, nous explique-t-il, est elle aussi une sorte de prothèse en ce qu’elle " matérialise " la parole. De fait, à n’y pas regarder de trop près, il pourrait sembler que l’écriture a été inventée pour, comme on dit communément, " transcrire la parole ". Evidement, je ne suis pas historien, mais j’ai des souvenirs du temps où j’étais sur les bancs de l’université. Je me souviens, par exemple, qu’on m’a enseigné que l’écriture fut d’abord un instrument de gestion comptable : que notre A, retourné, représente une tête de bétail stylisée, et que c’est ainsi que l’utilisa l’administration crétoise. Par contre, je me souviens aussi qu’on m’a enseigné que l’invention des voyelles correspond effectivement à l’invention d’un code de transcription de la parole. Mais cela ne date certainement pas d’un million d’années, et cela n’a rien à voir avec les hommes préhistoriques dont parle André Leroi-Gourhan, qui a le malheur d’être cité dans le même paragraphe par R. Debray.

Bref, ce n’est pas l’invention de l’écriture, mais celle des voyelles écrites qui peut correspondre à peu près à l’externalisation dont parle R. Debray. On me dira que c’est un détail, je répondrai que l’accumulation de ces " détails " rend la médiologie incompréhensible aux gens minutieux. Car R. Debray ne s’en tient pas là : non seulement l’écriture externalise la parole, mais aussi " l’imprimé externalise l’écriture, le journal le livre, l’écran le journal, etc. " En quel sens du mot " externaliser " l’imprimé peut-il externaliser l’écriture, je ne le sais pas, et Régis Debray ne l’explique pas. Au sens propre, cela semble ne rien signifier du tout. Evidement, je ne suis pas romancier, mais je peux faire un effort d’imagination : on pourrait dire approximativement que si l’auteur d’un message manuscrit est présent " personnellement " par son écriture, les caractères d’imprimerie suppriment cette présence personnelle. Même si ce sens approximatif est retenu, que peut vouloir signifier, alors, que le journal " externalise " le livre ? En quoi la " mise à distance " par rapport à l’auteur en est-elle augmentée ? En quoi le passage " du volumen au cédérom ", pour employer les saisissants raccourcis de Régis Debray, peut-il être rapproché de l’invention du silex tranchant ? Il n’est pas possible de se contenter d’analogies hâtives pour étayer ce genre de propos : ce n’est pas parce que deux phrases se suivent dans un texte qu’il y a un lien logique entre elles. Le croire, c’est tomber presque immédiatement, comme le fait Régis Debray, dans les pires absurdités, c’est se trouver amené à dire, par exemple, qu’" à présent, le celluloïd voit, la bande magnétique parle, la puce calcule, le clavier dessine et fantasme. " Evidement, si j’étais poète… Mais je ne le suis pas, et avec la meilleure volonté du monde, je suis obligé de dire que le celluloïd ne voit pas plus que la bande magnétique ne parle. Quant aux fantasmes du clavier, passons pudiquement… Enfin pour conclure sur ce chapitre de l’" externalisation " et revenir à la citation qui l’ouvrait, il n’est pas vrai de dire qu’" il y a plus de mémoire dans une bibliothèque que dans un cerveau " : une bibliothèque contient des documents, un cerveau (un philosophe dirait plutôt l’esprit) possède une mémoire, non l’inverse. Je ne suis pas médiologue, je suis bibliothécaire, et je trouve que le point n’est pas trivial : croire que la bibliothèque contient par elle-même de la mémoire, c’est croire que la mémoire est ailleurs que dans ceux qui la font vivre, qu’elle subsiste seule dans les magasins des bibliothèques et qu’il n’est nul besoin ni de lecteurs ni de bibliothécaires.

 Victoire du petit sur le grand

R. Debray relève un " trend "… Un " trend " ? Est-ce autre chose qu’une tendance ? Non, du moins pas dans l’article que nous lisons, mais le terme renvoie, à demi-mot, aux cycles économiques, et son utilisation par Debray n’a pas d’autre but que de se parer de l’aura scientifique de la discipline économique en s’appropriant son lexique. Donc, un " trend " dans l’évolution de nos outils : la victoire du petit sur le grand, qu’il résume d’une formule, less is more. R. Debray attribue cette formule aux architectes Mies van der Rohe et Adolf Loos. Evidement, je ne suis pas architecte, mais il me semble que ces derniers seraient fort surpris s’ils apprenaient qu’ils avaient voulu dire par là que le petit doit primer sur le grand. Pour eux, il s’agissait bien plutôt d’un principe tant d’économie esthétique que d’honnêteté intellectuelle : less decoration, more functionality, moins de fioritures de style, plus d’efficacité, c’est-à-dire exactement l’inverse de ce que pratique Régis Debray, qui a le don de s’approprier les cautions intellectuelles les plus improbables. [4]

Toujours est-il qu’on croit discerner grâce à Régis Debray, more or less, un multiséculaire mouvement d’abstraction : du troc à " l’écriture (pécuniaire) " (il veut sans doute dire la monnaie scripturaire), de l’in-quarto au livre de poche, du poste à galène au transistor, etc… Bref, on miniaturise. Inutile de faire remarquer que, par exemple, les avions n’ont certainement pas tendance à devenir plus petits, Régis Debray montrerait qu’avec l’avion aussi, contrairement aux apparences, on s’abstrait : de la pesanteur. Ce qui n’est pas formellement faux : Debray fait partie de ces gens qui, pour reprendre le mot de Musil, n’ont de toute façon " jamais tout à fait tort en rien, parce que leurs concepts sont aussi indistincts que des silhouettes dans une buanderie ".

Des machines à fragmenter

Il y a donc miniaturisation. Selon quel procédé ? La fragmentation, c’est-à-dire la décomposition de ce qui était continu. Par exemple, que fait le numérique ? " Il discrétise – image et texte – en points et pixels, produisant du simple à partir de l’embrouillé ". Que fait l’ordinateur ? Il " remplace l’infinie variété des langages en une suite de zéro et de un ". Evidement, je ne suis pas informaticien, mais voilà qui paraît indiscutable : le numérique, en effet, est un langage binaire ; l’image qui s’affiche sur l’écran d’ordinateur, en effet, est composée de pixels. D’ailleurs un enfant ajouterait que l’image qu’il voit à l’écran est aussi composée de couleurs, de formes, de lumière. D’ailleurs, je ne suis pas maçon, mais voici autre chose qui n’est pas moins indiscutable : la maison est constituée de poutres, vitres, briques… Montrer cela, est-ce produire du simple à partir de l’embrouillé ? Je ne le crois pas : nous comprenons le concept de maison sans qu’il soit nécessaire de le décomposer ; pire, nous ne comprenons plus le concept de maison si on se contente de nous dire, sans plus, qu’il s’agit d’un amas informe de verre, de bois, de briques. De même l’image n’est pas moins une image parce qu’elle est constituée de pixels, un tableau n’est pas moins un tableau parce qu’il est " discrétisé " en pigments colorés, un texte en langue française ne cesse pas plus de l’être parce qu’il est codé en binaire que parce qu’il serait tapé sur une Remington, écrit à la plume ou lu à haute voix.

Plus généralement, Debray devrait savoir ou apprendre que, comme l’écrivit Poincaré, " une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison ". [5]

Lire Debray en gros

Arrivé à ce point de ma lecture, c’est-à-dire à la deuxième page seulement, ma naïveté était bien émoussée : n’avais-je pas eu tort de penser que Debray avait eut l’intention de tenir un discours doué de sens ? N’avais-je pas eu tort de m’arrêter trop minutieusement à chaque imprécision ? Bref, n’avais-je pas été trop exigeant ? Ne fallait-il pas, plutôt que de décortiquer le texte en détail, seulement en relever les grandes lignes ?

Déniaisé, je reprends au début le texte de Debray. Que dit-il, en gros ?

(i) la médiologie étudie théoriquement les systèmes techniques de transmission de savoir et d’information ;

(ii) le passage d’un système technique à un autre, par exemple du manuscrit au livre imprimé, n’est pas une révolution mais une transition ;

(iii) il y a un mouvement continu d’" externalisation " des capacités humaines dans des artefacts ;

(iv) il y a un mouvement continu de miniaturisation de ces artefacts ;

(v) cette miniaturisation s’opère selon un procédé de fragmentation en unités plus petites, c’est-à-dire un procédé d’analyse.

Le lecteur minutieux aura reconnu ces propositions, que nous avons déjà examinées. Il n’y a pas à y revenir : toutes sont discutables, elles forment les présupposés " théoriques " de la médiologie. Sur ma lancée, je résume le reste de la conférence de R. Debray en seize autres propositions :

(vi) le passage d’une époque à une autre, par exemple de l’époque du livre imprimé à celle de l’ordinateur, provoque une nostalgie pour l’époque qui disparaît (c’est " l’effet découverte ") ;

(vii) la nouvelle époque ne se détache de l’ancienne que progressivement : par exemple, les premiers livres imprimés ressemblaient à des livres manuscrits (c’est " l’effet diligence ") ;

(viii) toute nouvelle époque suscite des espérances exagérées : par exemple, on a longtemps cru que le livre serait l’outil de l’émancipation des hommes (c’est " l’effet délire ") ;

(ix) ces espérances exagérées sont particulièrement le fait de ceux qui s’intéressent au média de la nouvelle époque : par exemple, ce sont les gens qui travaillent sur les nouvelles technologies de l’information qui ont tendance à penser que ces technologies sont révolutionnaires (c’est, dit Régis Debray qu’on croit sur parole, " un idiotisme de métier ") ;

(x) ces espérances exagérées sont exagérées, parce que tout le monde n’a pas immédiatement accès au nouveau média ;

(xi) ces espérances exagérées sont exagérées, parce que tout changement produit du bon et du mauvais ;

(xii) quand il y a un progrès technologique, on a tendance à régresser dans les mentalités : par exemple, parallèlement au développement technique des instruments de musique, on constate " un retour du son à des valeurs rythmiques plus que mélodiques, au battement pulsionnel du rock, aux envoûtements primaires du corps. "

(xiii) le livre n’est pas un moyen de communication. Pour que deux personnes communiquent, elles doivent être toutes les deux présentes : dans ce cas elles se parlent ;

(xiv) le livre est un moyen de transmission d’un message entre un absent (l’auteur) et un présent (le lecteur) séparés par le temps ;

(xv) la radio, le téléphone et la télévision transmettent des messages qui ne durent pas dans le temps ;

(xvi) le livre dure longtemps ;

(xvii) le livre est concurrencé par les nouvelles technologies ;

(xviii) dans les nouvelles technologies, l’écrit a moins de place que dans le livre ;

(xix) le livre défend la civilisation de l’écrit ;

(xx) les bibliothèques sont des endroits où on conserve des livres, elles sont les lieux de mémoire de la civilisation de l’écrit ;

(xxi) en vertu de " l’effet découverte " (proposition vi), les bibliothèques ont un certain avenir dans ce rôle.

On pourrait gloser longtemps sur ces 21 propositions médiologiques.

Certaines sont tout simplement triviales, par exemple celle qui dit que les incunables imitaient les manuscrits (prop. vii). C’est un fait. Et de même nombre de pages HTML ont, dans les débuts de l’internet, imité de près des pages de livres ; ce n’est que progressivement que la " mise en page " des sites web s’émancipe du livre pour inventer ses propres modèles, tel que le menu de navigation à gauche ou le mail du webmaster au bas de la page d’accueil. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Inventer, dans ces domaines comme dans d’autres, n’est-ce pas toujours introduire de la nouveauté dans un cadre hérité ? Ce n’est pas un " effet diligence ", c’est une évidence.

Il est d’autres propositions médiologiques qui, si elles ne sont pas triviales, sont en revanche tout à fait discutables. Ainsi la proposition xii, selon laquelle la nature, dont Debray semble naïvement croire qu’elle partage son goût des paradoxes, nous pousserait à la régression morale à chaque progrès technique. Ce fut de tout temps la position des réactionnaires que de fustiger ainsi dans " l’esprit du temps " un ferment de décadence : quand Debray nous assène le " battement pulsionnel du rock, [et les] envoûtements primaires du corps ", ses prédécesseurs du début du XIXème siècle tonnaient contre la valse viennoise, sensuelle et corruptrice. Le perfectionnement des instruments de musique au vingtième siècle est évident. Doit-on pour autant en déduire une régression de la musique de ce siècle vers des " rythmes primaires " ? Evidemment, je ne suis pas musicien, mais je ne pense pas qu’Anton Webern ou John Cage, ces " intellectuels du rythme ", seraient de cet avis.

 

 Le problème de la lecture en gros, c’est qu’elle risque de déformer la pensée de l’auteur : ce qui précède est informe, en effet ; mais c’est pourtant un résumé tout à fait fidèle de l’article que Debray a donné au Bulletin des Bibliothèques de France. Je ne suis pas philosophe, et je ne m’étendrai pas sur l’escroquerie intellectuelle que constitue cet article, comme presque tous les textes théoriques de l’auteur : ces aspects ont été traités ailleurs bien mieux que je ne pourrais le faire ici. [6] Par contre je suis bibliothécaire, et je peux dire que pour ce qui concerne le livre, le numérique et les bibliothèques, les " analyses " de Debray sont dignes du " Café du Commerce ", mais pas même d’un " Café Philo ". Je peux dire aussi que la vision qu’elles donnent des bibliothèques ne correspond pas à leur réalité aujourd’hui. Enfin je dois dire que cantonner les bibliothèques à leur seul rôle patrimonial relève d’une volonté tout simplement réactionnaire.

Bibliothécaire, je peux aussi m’interroger sur le crédit dont jouit R. Debray auprès de certains bibliothécaires. Il semble que ces bibliothécaires cherchent à s’appuyer sur Debray pour défendre la figure " traditionnelle " du conservateur-intellectuel, qu’ils pensent devoir opposer à celle du conservateur considéré comme un professionnel de la gestion des collections. A ceux-là je voudrais dire que Régis Debray n’est sans doute pas l’allié qu’il leur faudrait : il n’a tout simplement pas le sérieux requis. Je voudrais leur dire aussi que si " notre époque est souvent présentée comme une époque qui ne croit plus à rien, même pas aux faits, puisque croire à ce genre de choses est, pour beaucoup de gens une simple naïveté positiviste " [7], eux sont au contraire fort crédules s’ils se laissent abuser par ce qu’ils croient être le " style littéraire brillant " de Régis Debray. Ils croient, comme disait Hume, que " la victoire n’est pas remportée par les hommes en armes, qui manient la pique et l’épée, mais par les trompettes, les tambours et les musiciens de l’armée ".[8] Ils croient que dans le brouillard on est plus mystérieux. On a seulement la vue plus basse.


  1. Debray, R. " les révolutions médiologiques dans l’histoire, pour une approche comparative ", in Bulletin des Bibliothèques de France. 2000, 1
  2. C’est ce qu’explique par exemple Heinz-Gerhard Haupt : " La lente émergence d’une histoire comparée ", in Boutier, J. et Julia, D. Passés recomposés. Paris : Autrement, 1995.
  3. Pour un aperçu, on renverra R. Debray à la lecture de Kevin Mulligan : " Métaphysique et ontologie ", in Engel, P. dir. Précis de philosophie analytique. Paris : PUF, 2000.
  4. On ne peut que renvoyer, à ce sujet, à la critique par Jacques Bouveresse de l’utilisation franchement loufoque, par Debray, du théorème de Gödel, dont on se contentera de rappeler ici qu’il concerne un domaine mathématique assez spécialisé (les systèmes formels) et qu’il ne se prête pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à quelque transposition que ce soit dans le domaine politique. Cf. Bouveresse, J. Prodiges et vertiges de l’analogie. Paris : Raisons d’agir, 1999.
  5. Poincaré, H. La science et l’hypothèse, Paris : Flammarion, coll. Champs, 1968, p. 158.
  6. En particulier par Jacques Bouveresse dans Prodiges et vertiges de l’analogie, déjà cité.
  7. Bouveresse, J. La demande philosophique, que veut la philosophie et que peut-on vouloir d’elle ? : leçon inaugurale au Collège de France, 6 octobre 1995. Paris : Ed. de l’Eclat, 1996, p. 16
  8. Hume, D. Traité de la nature humaine, Paris : Garnier Flammarion, 1995, p. 32.