Lu. Albert Wendt. Les feuilles du Banian.

les feuilles du banian

Albert Wendt. Les feuilles du banian.

L’ambition est certainement un des principaux moteurs de l’humanité. Même ceux qui la rejettent activement sont définis par cette opposition. Sans parler de ceux qui, tout simplement, la subissent. Elle transcende les époques et les lieux. Et quand on écrit une sage familiale, comme Albert Wendt en 1979 dans ce livre, l’ambition sera presque immanquablement le pivot de votre narration.

Albert Wendt est né en 1939 à Samoa. Il occupe aujourd’hui une chaire de littérature  Pacifique à l’université d’Auckland après avoir joué un rôle important dans le développement des départements de littérature des différents campus de l’University of the South Pacific et dans la création de la revue littéraire Mana, dédié à la littérature de la région.

Les feuilles du Banian est le premier ouvrage, issu de ce vivier, à avoir été reconnu plus globalement, en particulier par le New Zealand Booker Prize en 1980.

Il est ici traduit de l’Anglais et publié par l’excellente maison d’édition Le Vent des Iles, à Papeete.

Dans sa forme, Les feuilles du Banian est extrêmement traditionnel : c’est une saga familiale sur 3 générations; c’est la trajectoire d’ascension sociale d’une famille puis sa chute; c’est une histoire de conflits entre pères et fils. Rien de très nouveau sous le soleil, même tropical. Mais il n’empêche, c’est ici très bien fait, avec beaucoup de maîtrise et de craftsmanship : l’écriture n’est pas particulièrement poétique, ni recherchée, mais c’est très efficace.

Ce qui est beaucoup intéressant, c’est le contexte. Une famille de Samoa, “indigène”, des années 1930 à l’indépendance dans les années 1960. Pas l’exotisme, on s’habitue vite à ce qu’il parle du Banian au fond du jardin plutôt que d’un chêne, mais le contexte : comment une communauté, et les individus qui la composent, est confrontée à la modernité, qui prend ici la forme du colonisateur d’une part, et du progrès matériel d’autre part, les deux  étant étroitement liés. Et comment, en particulier, cette communauté n’est pas victime ni passive face à ce phénomène qu’on pourrait considérer comme purement externe; les personnages s’appuient sur ce levier extérieur pour satisfaire, sur un mode renouvelé, ce qui les construit tous à un degré ou à un autre : l’ambition.

C’est en ce sens que Les feuilles du banian est un livre réussi : il parvient, tout en respectant les spécificités et l’humanité de ses personnages, sans en faire des types, donc, à parler de choses assez universelles : le rapport au progrès, la construction de soi, la vie comme flux instable, où tout est toujours en mouvement.

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Du signalement à la KB

 

short English summary at bottom of post.

J’étais hier à Paris pour participer à une journée d’études de l’AURA, le “club utilisateur” de l’ABES, sur le signalement des ressources électroniques.

On m’avait demandé de faire l’intervention d’ouverture. C’est la plus facile : vous faites un panorama à la brosse, et vous parlez de l’avenir. Autrement dit : vous avez licence pour raconter un paquet d’âneries, tout ça étant dans le futur on serait bien en peine de vous contredire.

Ma présentation est ci-dessous.

Précaution d’usage : difficile d’interpréter des diapositives sans avoir les commentaires qui les ont accompagnés. Mais en très résumé, voici le coeur de mon argument, qui est dans les slides 39 à 41 :

  • on a besoin d’aller au-delà de la problématique des données bibliographiques pour inclure données de gestion et données sur les usagers : c’est seulement si on a ces 3 ensembles de données qu’on pourra ajouter une plus-value importante au seul contenu documentaire, en terme de services au chercheur en particulier…
  • on a besoin que la question du signalement soit gérée à une échelle nationale : sur le web, aujourd’hui, l’artisanat local est en grande difficulté. Le rôle d’un établissement, localement, serait plutôt d’exploiter les données de signalement, pour apporter localement de la plus-value, que de les produire. L’essentiel de la question du signalement devrait être réglée en amont de l’établissement local.
  • de facto on est, sur le signalement de la documentation électronique, dans une co-gestion public/privé : avec les prestataires de KB, avec les prestataires de docélec. Il faut le reconnaître et s’y adapter.

English summary.

Yesterday I was in Paris, where I did the keynote to the annual assembly of AURA, which is the member’s association for the libraries participating in the French Union Catalog Sudoc, managed by ABES. The general theme for the day was “managing the metadata for our electronic resources”.

The slideshow I used is embeded above, in French.

The gist of my argument roughly was about the following 3 points:

  • we need to go beyond the problem of bibliographic metadata to include in our reflections other types of data: specifically management data, and data about users. Only when we can have a better grasp of these 3 types of data can we really provide added value to the raw material that we purchase.
  • on these issues, we need scale. My feeling is the role of a given library might rather be to use the data, mine it, squeeze it, i.e. to provide added value that is rooted in the local context and use cases… while the heavy lifting of constituting the global KB is done on a bigger scale. In the context of my talk, by a national project managed by ABES.
  • whether we like it or not we need to recognize that the metadata for our electronic resources is managed in a partnership between the libraries and vendors: those who provide KBs and those who provide the resources themselves.This is here to stay. So we need to adapt to that, see how we can foster an healthy environment around these issues. Which are legal, technical, financial, etc. It’s going to take time but we need to work on this.

 

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Lu. Antoine Emaz. Cuisine.

Emaz. Cuisine.

Antoine Emaz. Cuisine.

Antoine Emaz est prof. De Français. Dans le secondaire : Ruy Blas est visiblement au programme. Il est prof à Angers. Mais il a aussi une maison à Pornichet, au bord de la mer. C’est là, pendant ses 14 semaines de congé par an, qu’il oublie la pénibilité de son travail. Il y prend des notes. Les moins intéressantes sont celles qui traitent de sujets comme, justement, la dégradation des conditions de travail dans notre société, à France Télécom tout autant, bien sûr, qu’à l’Education Nationale.

Un plaisantin dans mon genre pourrait penser à Gide circa 1933, se dévouant à la solidarité avec les travailleurs depuis son bureau de la rue Vaneau (Paris 7ème).

Ces notes là sont très curieuses et on se demande un peu ce qu’elles font là : il y en a trop peu ou trop, c’est comme on voudra. Mais blague à part, on ne soulignera jamais assez à quel point l’Education Nationale est, bien avant le ministère de la Culture, le grand mécène des lettres françaises contemporaines!

Mais je ne commence par ces remarques que parce que je suis bougon : j’ai moi-même repris il y a deux jours à peine un emploi fort pénible. Et j’ai mal au dos.

Le Cuisine d’Antoine Emaz, dont j’avais beaucoup admiré déjà Cambouis, est un bon livre.  Pas un journal, aucune entrée n’est datée, mais un choix de notes, chronologiquement ordonnées. Qui tiennent un équilibre intéressant entre la réflexion théorique sur la poésie et la vie quotidienne, miroir du positionnement de la poésie elle-même en équilibre instable, en tension, entre la pensée, qu’elle n’est pas tout à fait, et l’expérience.

Par exemple:

Tout part du corps ; la pensée est une superstructure. Nous menons une vie animale et le poème, malgré tout son travail de langue, reste au plus près de cette vie sans mots du corps.

Et de fait c’est une option que je partage : la poésie ne peut pas être dans l’émotion seule, elle doit tendre à la pensée sans jamais l’atteindre; elle est dans cet effort. Il y a des notes très similaires sur la musique dans Wittgenstein par exemple, pour qui un thème musical, sans être une pensée au sens des sciences naturelles, dit néanmoins quelque chose du monde. Wittgenstein dit par exemple que la mélodie est une sorte de tautologie, contenue en elle-même et satisfaisant à ses propres conditions. Et c’est à ça que ressemblerait le poème : de nombreuses notes d’Antoine Emaz dans Cuisine pourraient être rattachées à cette tradition, même si elles ne sont pas exprimées ici sur un mode philosophique ou théorique.

L’autre grande catégorie de notes qui irrigue Cuisine, c’est la technique poétique. Le travail. L’attention au détail. La reprise du texte : “Relectures et corrections : cela consiste à revenir sur le travail en variant l’oeil, pour voir ce qui bouge.”

Qui montre s’il était besoin encore que la poésie ce n’est pas s’installer à son bureau en attendant l’inspiration, c’est travailler la langue. Et les notes plus intimes, celles de la vie quotidienne, qui occupent une place importe dans la Cuisine, font bien sentir la durée de ce travail.

Quand Emaz raconte avoir passé quelques heures seulement à relire 10 ans de travail poétique, il est comme ce cuisinier qui mange en 15 minutes un plat qu’il a mis plusieurs heures à préparer, à mijoter doucement. De la bonne cuisine.

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Lu : David Peace. Tokyo Year Zero.

tokyo year zero
David Peace. Tokyo Year Zero.

David Peace. Tokyo Year Zero. (Existe en version Française chez Rivages)

David Peace a une voix très singulière et ce polar est d’une grande originalité. Dans le Japon dévasté de 1945-1946, viols et meurtres en série; et les flics qui s’y collent, retour de Chine; et les truands qui reconstruisent le pays, retour à la “normalité”. Et l’inspecteur Minami, au milieu de tout ça, qui enquête et pète les plombs.

L’écriture est remarquable. Certains crieront à l’artifice, au maniérisme. Mais il me semble que c’est adapté au propos, et donc  justifié : le texte, comme les personnages, est instable et obsédé, répétitif et halluciné.

Extrait :

They are all awake now. No Fujita. They are all hungry still. No Fujita. They are all waiting for me. No Fujita. Hattori, Takeda, Sanada and Shimoda yawning and scratching their head. No Fujita. Nishi, Kimura and Ishida with their notebooks and their pencils out -

No Fujita. No Fujita. No Fujita. No Fujita…

“By now you all know that the suspect named Kodaira Yoshio has confessed to the murder of Midorikawa Ryuko,” I tell them. “But, unfortunately for us, Kodaira Yoshio claims to know nothing about the second body, our body. Now I don’t believe him…”

No Fujita. No Fujita. No Fujita. No Fujita…

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Lu : Gérard Genette. Bardadrac

bardadrac
G. Genette. Bardadrac

Gérard Genette. Bardadrac.

Lu en version papier. Et même : emprunté à la bibliothèque. Les deux deviennent de plus en plus rares. En 2011 j’ai à peine acheté un ou deux livres en papier, et le reste en ebooks. Et d’ailleurs je vois bien que je suis, dans mon usage personnel, cette pente qui consiste à considérer qu’un livre qui n’est pas disponible en ebook n’existe pas vraiment. Du moins je ne l’achète plus, mais je pourrais encore voir à la bibliothèque s’ils l’ont, à tout hasard. D’où, en extrapolant à partir de ma pratique (ce qui est certainement faux, le poids de mes lectures en Anglais étant très atypique), je déduis que les bibliothèques survivront, sur le créneau du livre papier, quelques années de plus que les libraires. Déjà ça de gagné.

Bref, Genette. Que je n’ai jamais lu par ailleurs, même si je le connais comme on connait maints intellectuels Français qu’on na pas lu, mettons Derrida ou Deleuze.

Un bardadrac est, dans le vocabulaire familial de la famille Genette, un grand sac fourre-tout. Et le livre est un fourre-tout aussi, mais ordonné. Alphabétiquement, en l’occurence, de Aa à Zut. En passant par Bardadrac, donc. Des souvenirs et pensées diverses sous forme de dictionnaire. C’est léger, plein d’humour et de nostalgie. Si les petites sacoches en cuir accrochées sous la selle du vélo, avec les ustensiles nécessaires à la réparation d’un pneu crevé, des démonte-pneus à la colle et aux rustines, évoquent des souvenirs en vous, vous aimerez sans doute le livre. Si vous trouvez que la langue des médias, sans être une LTI, est néanmoins ridicule, vous aimerez sans doute le livre aussi, qui consacre tout un chapitre à la moquer sous le terme de médialecte.

Dans une moindre mesure, cette lecture me fait la même impression qu’un texte comme le journal de Gide, plusieurs fois cité d’ailleurs : c’est remarquable, mais c’est un monde passé. La phrase est parfois d’un autre temps, les références aussi. Un temps qui semble avoir été intéressant, mais a en grande partie disparu et avec lequel on a du mal à entrer en contact. Ce dont Genette a d’ailleurs conscience, qui évoque ce siècle non pas comme un nouveau siècle, mais comme un siècle totalement autre, et une humanité totalement autre également. Ce n’est pas moi, qui croit qu’humanité et robotique vont fusionner, qui vais dire le contraire.

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Lu : Helberto Hélder. Du Monde.


H. Herder Du Monde

Herberto Herder. Du Monde

Helberto Hélder. Du Monde.

Herberto Hélder est un poète Portugais important. Né en 1930. Etudes pourries et ratées, abandonnées. Mille sots métiers, où on voit du monde. Le refus des mondanités, par contre, qui sont le contraire du monde, refus de tout prix et de toute récompense, tout au long de sa carrière.

J’ai beaucoup d’amour et d’estime pour la poésie, qui s’est incroyablement atrophiée en un siècle : elle a perdue toute importance, socialement. Elle n’est vivace que dans le coeur d’un noyau de Purs Lecteurs. Qui sont pour la plupart poètes par ailleurs.

Je lis donc de la poésie. En général un recueil par an, tout au plus. 2011 : Herberto Hélder. Qui écrit dans une langue que je ne maîtrise pas, originaire d’un pays que j’aime, où je vais, sauf accident, au moins une fois tous les deux ans. Le Portugal m’est étranger comme il l’est toujours pour ceux qui l’aiment vraiment et, comme je suis exilé souvent, est naturellement mon autre patrie autre. Mêmement sa langue.

La poésie de Hélder n’est pas facilement définissable ou classifiable. Elle n’est pas surréaliste mais en absorbe l’héritage. Elle n’est pas non plus expérimentale et post-moderne, dans les sens des années soixante et soixante-dix, parce qu’elle est trop concrète. Eu le sentiment tout du long que c’était comme si Char ou Breton avaient réellement aimé la matérialité du monde, l’épaisseur de la chair et le travail du corps. Une poésie qui, comme dit le maçon, ne “se la joue pas”.

Extrait :

Uma colher a transbordar de azeite :
a mão treme quando
se transpõe o fio que divide o mundo :
colheres do fogo :
o seu clarão calcina pálpebras e pupilas
- colheres rases de áscuas em equilíbrio
sobre os abismos atómicos
dos dias.

Traduction :

Une cuillère débordant d’huile d’olive :
la main tremble quand
on passe le fil qui divise le monde :
cuillères du feu :
leur éclat calcine paupières et pupilles
- cuillères rases de braises en équilibre
sur les abîmes atomiques
des jours.

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Lu en oct. et nov. 2011

Fénix Fénéon. Faits divers. (publie.net)
Philip Roth. Zuckerman Bound
Walter Issacson. Steve Jobs.
Jean-Luc Toula-Breysse. Le zen. (PUF, coll. Que sais-je?)

Félix Fénéon. Faits divers.

Félix Fénéon. Faits divers.

Fénix Fénéon. Faits divers. (publie.net)

Marrant Fénéon. Dont le nom ne me disait vaguement quelque chose qu’en référence aux impressionnistes, qu’il a défendu. Mais qui était plus généralement, semble-t-il, un grand critique, comme souvent les anars.

Ici, ce sont des nouvelles courtes. Très courtes. 3 lignes. Policières pour la plupart, et tirées des faits divers de l’époque. Fénéon leur donne une tournure de phrase assez unique, qui saute et boite un peu, mais n’est du coup pas plate du tout. Ce qui permet de se laisser rouler sans fatigue au bas des 1210 nouvelles.

La seconde donne le ton :

Une criminelle mégère, Mme Tulle, a eu, des assises de Rouen, dix ans de travaux forcés, et son amant cinq ans.

Ou la 250ème :

Raoul Blanchard, du 123e d’infanterie, qui cyclait à Tonnay-Charente, s’est tué contre un mur.

La 521 n’est pas mal non plus :

Une explosion de gaz, qui fit une sombre purée des richesses de l’étal, a brûlé aux cuisses le charcutier Cartier, d’Argenteuil.

On ne s’ennuit jamais, et j’ai pu apprendre aussi qu’il y a un siècle environ, dans le petit village (700 habitants) où est enterré ma mère, un petit scandale avait eu lieu :

Il paiera 16f, M. Godin, pour avoir, curé de Merfy (Marne), marié Mlle Lemaire avant qu’opérât le maire, père de l’épousée.

La famille Lemaire habite toujours Merfy, où elle produit du Champagne.

Fénéon est une sorte de plagiaire par anticipation de l’oulipo. Non pas tellement du fait d’une quelconque contrainte, mais du fait de l’usage de la liste.

Et comme de juste, il a toute sa place sur twitter : @FelixFeneon ou, en Anglais (mais chronologiquement antérieur) : @novelsin3lines.

Twitter est d’ailleurs plein de littérature, pour qui veut en trouver : outre Fénéon, on y trouve aussi Sam Pepys, par exemple. 140 caractères, c’est parfait pour un diariste.

Roth - Zuckerman bound

Philip Roth - Zuckerman bound

Philip Roth: Zuckerman Bound, A Trilogy and Epilogue 1979-1985 (The Ghost Writer; Zuckerman Unbound; The Anatomy Lesson; The Prague Orgy)

La trilogie des romans de Roth avec son alter ego Nathan Zuckerman comme personnage principal. C’est aussi étonnant, 30 ans après, que la coupe de cheveux de l’auteur sur la couverture. Il y a de longs passages absolument brillants. Il y a aussi de longs passages où Roth, franchement, fait des ronds de jambe, s’amuse avec des ficelles un peu grosses, mettant Zuck dans les bras d’une starlette, par exemple, ou le promenant dans tout Chicago dans une limousine aux vitres fumées. De bons moments, de mauvais moments, mais personnellement je n’ai pas vu le livre.

Et de longs bons moments en longs mauvais moments, c’est surtout long. Ca a occupé l’essentiel de mon mois de lecture. Tant pis.

Isaacson - Jobs

W. Isaacson, Steve Jobs

Walter Issacson. Steve Jobs.

La biographie officielle. Que j’ai trouvé très décevante. Certes il y a des points positifs : on a un bon récapitulatif des années 1975 à 1995 environ, la création d’Apple, et le background intellectuel de Steve Jobs, son éviction de la société et la période NeXt.

Et on a aussi une bonne idée de Stve Jobs en tant qu’individu, son mode de fonctionnement et son caractère. Globalement un sale con. C’est la partie la plus intéressante du livre : Jobs n’est pas de la génération des sixties; né en 1955, il vient juste après. Il va en Inde, mais il ne  milite pas contre la guerre du Vietnam; il participe à une communauté, qui exploite en particulier des vergers de pommes, mais la quitte quand les tensions deviennent un peu trop intenses. Jobs, du point de vue générationnel, c’est les années soixante qui sont en train de mal tourner. On est toujours un rebelle, mais on exprime cette rebellion par la création d’un produit de grande consommation.

Dernier élément qui est bien rendu dans le livre : le fait que Jobs a apporté une sensibilité aux Arts en général, et aux arts graphiques en particulier, dans un domaine jusqu’alors entièrement dominé par les ingénieurs. Qui, comme chacun sait, ont mauvais goût.

Pour autant cette biographie, qui se lit facilement, m’a déplue pour deux raisons principales :

  • Toute la période 1995-2011 n’est qu’une longue liste de produits : iMac, iPod, iPhone, iPad. Ca défile et, si vous avez un tant soit peu suivi l’informatique pendant cette période, vous n’apprendrez pas grand chose.
  • Isaacson est un biographe. Il ne comprend de toute évidence pas grand chose à l’informatique et il ne parvient pas, m’a-t-il semblé, à nous faire sentir comment se fait un produit informatique comme le Mac. Jobs a une idée, parle a des gens, le Mac sort. C’est ridicule.

Il s’est écrit des centaines et sans doute des milliers de recensions de ce livre depuis sa sortie. La meilleure à mes yeux est celle, succincte, de Dave Winer.

Le zen

Jean-Luc Toula-Breysse. Le zen.

Jean-Luc Toula-Breysse. Le zen.

Pfiou, pas lu un Que sais-je? depuis circa 1996, moi. Le format, maintenant que j’y pense, ne permet pas, sur un sujet un peu vaste comme celui-ci, d’aller au-delà de quelques éléments absolument fondamentaux. C’est vraiment très très basique. Pas mal fait, sans doute, mais incroyablement sec. Ce n’est pas un livre, c’est un powerpoint.

Et si je ne suis pas religieux pour deux sous (je suis agnostique les jours de bonne humeur, athée les autres), le sujet m’intéresse, comme m’intéressent les notions d’autonomie et de contrôle de soi. Essentiellement, donc, dans ses rappels du stoïcisme antique. Et de Steve Jobs. Lu dans ma cuisine, pour l’essentiel.

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Jimmy Haoi, nouvelle inédite

Jimmy Haoi

Jimmy Haoi, nouvelle

Je publie en édition Kindle une nouvelle inédite : Jimmy Haoi. C’est l’histoire d’un Vietnamien de la diaspora, qui retourne au pays en 2010 pour y créer une entreprise. Il y devient, en 2020, 2030 et au-delà (l’histoire se poursuit dans le futur) plus riche qu’il n’est nécessaire.

Il possède son propre hélicoptère et vole dans le ciel du sud-vietnam, comme ces hélicoptères Américains qui l’ont emporté en exil, sa mère et lui, au moment de la chute de Saïgon, en avril 1975 : le Jimmy Haoi qui s’approche en hélicoptère de la péninsule de Vung Tau doit se confronter à celui qui, des années plus tôt, allait dans la même direction, vers la mer et l’exil, après avoir décollé du toit de l’ambassade des Etats-Unis.

Cette nouvelle est publiée uniquement en Kindle sur Amazon. Après discussion avec François Bon, côté publie.net, il a semblé intéressant de tester le Kindle Store Français juste ouvert avec ce type de publication. Je suis curieux de voir ce que donne le Kindle Store en général, ses outils et son fonctionnement. Et la souplesse de gestion se prête bien à un travail court du type nouvelle. D’autres nouvelles sont dans les tuyaux, que je publierais sans doute par le même biais. Quand j’en aurais un nombre suffisant, et qui fasse sens, un “livre” sera peut-être envisagé.

Mais en attendant c’est ça que change Amazon : on écrit un texte, on fait un epub, on fait une image de couverture, on upload sur son compte Amazon. Et le lecteur, à l’autre bout (ou pas). C’est rapide, léger, sans intermédiaire. Curieux de voir ce que ça donne.

Nicolas Morin (Auteur). Jimmy Haoi [Kindle Edition] – EUR 1,14 TTC

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SGB XXL (#2)

Si vous vous en souvenez j’ai fait une présentation à l’ABES, ainsi qu’à l’AUSSIDEF, concernant les Systèmes de Gestion de Bibliothèque dits de “nouvelle génération”, au printemps dernier : j’en avais parlé ici lors d’un billet précédent : SGB XXL (#1).

Depuis lors un groupe de travail s’est constitué sur cette question, soutenu par l’ABES : cf leur billet sur Un projet de système de gestion de bibliothèques mutualisé.

Le groupe travaille. En particulier, il a produit un document de 5 pages à destination des prestataires qui travaillent sur ce type de produits, en particulier Ex Libris Alma et OCLC WMS.

Vous trouverez ci-joint le .pdf qui a été fourni aux prestataires et qui nous servira, jusqu’en décembre, de base de discussion avec eux.

Vous verrez qu’au-delà des questions techniques et fonctionnelles, une thématique traverse le document : comment avoir un outil qui soit de très grande taille, standard, et customizable.

Suite des opérations sans doute courant novembre quand on commencera à avoir des réponses à nos questions.

Shared LMS France [pdf]

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Lu le mois dernier: sept 2011

Joe Haldeman, The Forever War. (Ridan Publishing)
Dominique Manotti. Carnet rose (publie.net)
Didier Daeninckx. Le crime de Sainte-Adresse (publie.net)
David Kynaston.  Family Britain: 1951-57 (Bloomsbury)
Dave Eggers. Zeitoun. (McSweeney’s)
Gretchen Morgenson, Joshua Rosner. Reckless Endangerment (Times books)

 

The Forever War

J. Haldeman, The Forever War

Joe Haldeman, The Forever War.

Ma connaissance des classiques de la science fiction est assez limitée : j’ai loupé le coche à l’adolescence, quand la plupart des garçons, et quelques filles, s’y mettent habituellement. Mon premier souvenir de science fiction, et pendant longtemps le seul, a été la lecture, d’une traite, de toute la série Dune : mais j’avais déjà 19 ans. Et l’impact ne fut pas suffisant pour m’inciter à en lire beaucoup d’autres. Je n’en lis un peu plus que depuis deux ou trois ans, sans être devenu un “fan” pour autant, loin s’en faut, et motivé, pour l’essentiel, par mon intérêt croissant pour la vulgarisation scientifique.

The Forever War (“La guerre éternelle” dans la traduction Française) est paru en 1974. Le livre fait parti des classiques du genre. Mais aussi, finalement, d’un autre genre : le roman de guerre. Pensez à A l’Ouest rien de nouveau, à Pour qui sonne le glas, etc… Joe Haldeman s’est servi de la science fiction comme d’un cadre pour raconter la guerre du Vietnam, dont il sortait. Et c’est ce que je trouve de plus intéressant dans la science fiction : la possibilité, en échappant aux contraintes de vérisimilitude du roman “classique”, mais tout en maintenant des exigences fortes de rationalité interne, de dénuder jusqu’à l’os l’histoire qu’on veut raconter. Il y a quelque chose de très satisfaisant dans ce dénuement. C’est comme un hymne punk, une chanson des Ramones, quelque chose comme ça : on oublie Deep Purple et les solos de guitare de 15 minutes, on ramène le rock à son essence, 3 minutes de bruit et d’énergie. Ici, on oublie la fresque guerrière, l’héroïsme, la gloire, on tranche dans la chair et on ne garde de la guerre que le squelette qui la soutient. La guerre intériorisée, le rapport au temps, à la violence et à l’intégrité de la psychologie personnelle.

Dans cette veine, The Forever War est un texte remarquable, précis, fluide, ciselé, sans beaucoup de phrases en trop, tout est à sa place. Et qui parvient à faire sentir quelque chose de la nature humaine : peut-on demander beaucoup plus à un roman ?

 

Carnet rose

D. Manotti. Carnet rose

Dominique Manotti. Carnet rose (publie.net)

Trois très courtes nouvelles, le tout fait 37 pages sur ma tablette.

La première donne son titre au recueil: en 1956 une jeune femme communiste est enceinte. Un camarade la convainc que les douleurs de l’accouchement (époque pré-péridurale) sont une construction psychologique imposées par l’église et la société capitaliste, qu’en URSS on l’a montré et qu’une préparation psychologique adaptée doit permettre à la militante communiste d’accoucher sans douleur. C’est la prémisse. Et c’est très drôle : il y a avec la situation une distance qui souligne, sans agressivité, les absurdités de la situation. Texte très très court, mais très réussi.

Le second texte, Garde-à-vue mon amour est tout aussi court. Un quarantenaire en garde-à-vue dialogue avec un inspecteur, et on vient l’avertir que sa femme, dont le commissaire de police du coin est l’amant, est décédée, pendant la garde-à-vue, à leur domicile. Je vous laisse découvrir la chute si vous lisez le texte: il y a une astuce.

J’ai trouvé ce texte moins réussi que le premier, en particulier parce que le rapport entre la taille du texte et la complexité de la situation et de ses ressorts psychologiques ne “colle” pas. Il faudrait prendre plus de temps pour justifier psychologiquement les actions et les situations. Mais le canevas est rigolo, et on regrette qu’il n’y ait pas dix pages de plus pour donner plus d’épaisseur à la même histoire.

La dernière nouvelle, Nettoyage ethnique, est la plus longue des trois, elle forme à elle seule la moitié du ebook, mais pour moi c’est la moins satisfaisante. Pas l’écriture, directe, superbement rythmée, ni le canevas de base, une histoire d’incendie criminel dans un immeuble squatté, mais l’idéologie. Car c’est une histoire qui ne se contente pas de raconter, elle dénonce. Il y a des innocents, qui sont innocents, et des méchants. Qui sont méchants. Et criminels, ès qualité : les promoteurs immobiliers, les entrepreneurs de BTP, les élus locaux, les associations “vendues” à ces derniers, la police. Quand bien même ce serait une histoire vraie, ce ton de dénonciation en fait une mauvaise histoire. Bon tract, mauvaise histoire. Car les tracts sont simples, moralement, tandis que les histoires, quand elles sont intéressantes, le sont rarement.

daeninckx

D. Daeninckx. Le crime de Sainte-Adresse

Didier Daeninckx, Le crime de Sainte-Adresse (publie.net)

C’est un bon court livre, une novella. On y trouve des bizarreries attachantes, comme d’apprendre que Le Havre, et même précisement Sainte-Adresse, fut un temps, pendant la Première Guerre Mondiale, “capitale” de la Belgique. On y trouve une belle course-poursuite dans la ville. On y trouve la ville, surtout, beaucoup de noms de rues, de noms de cafés, de bâtiments du port, du concret, du béton. Daeninckx est venu, a vu, a écrit. Cette prise à bras le corps d’une ville, c’est le plus intéressant du livre. Et aussi : la femme flic qui court dans ses rues. Elle est de là, collée à la ville. C’est une belle figure bien dessinée, vivante. Et les silhouettes qu’elle poursuit dans Le Havre donnent un bon rythme à l’histoire… jusqu’à la chute, précipitée. Tout est résolu en quelques pages et, personnellement, je suis resté sur ma faim, j’en voulais encore.

D. Kynaston, Family Britain (1951-57)

D. Kynaston, Family Britain (1951-57)

David Kynaston. Family Britain, 1951-57.

784 pages d’étude sociologique sur la Grande-Bretagne de ces 6 années. Autant dire que si je l’ai fini ce mois-ci, je l’avais entamé bien avant. L’été précédent, si je me souviens bien. Et à la fois du fait de la nature du livre, qui couvre un spectre de centres d’intérêts très vaste, et du fait de ma lecture épisodique, j’en sors avec beaucoup d’impressions et d’anecdotes, mais pas avec un fil conducteur très clair.

David Kynaston utilise un nombre de sources impressionnant : la presse locale, la radio, la télévision, mais aussi beaucoup de journaux intimes de personnes issus de toutes les couches de la société. Il rend avec beaucoup de succès, je trouve, le quotidien, les soucis, les enthousiasmes de ses concitoyens des années 1950.

Avec des débats passionnants, par exemple à propos du logement et de l’arrivée, dans ces années là, d’une nouvelle architecture et d’un nouvel urbanisme qui mettent en avant ce qu’aujourd’hui on appellerait “les barres”. Très intéressant de voir les arguments de l’époque en faveur de ces constructions.

Kynaston parle aussi de l’Histoire, en particulier de l’Histoire Politique. Mais quand il parle d’une campagne électorale, ce n’est pas du point de vue des états-majors des partis, mais du point de vue du terrain : les meetings rassemblent-ils du monde? Quelles sont les questions qui préoccupent l’électorat? On a le sentiment que l’Histoire est assez largement disjointe, déjà en 1955, de l’histoire : les gens, pour l’essentiel, pensent football, niveau de vie, télévision. Ils ne pensent pas, par exemple, à la bombe H. Par inconscience des enjeux? Certainement pas. Mais peut-être, c’est du moins le sentiment que je retire du livre, par impuissance. Et les politiciens en retour sont largement impuissants : ils déplorent que la vie de leurs électeurs ne soit pas faite d’idéologie, ce qu’ils dénoncent sous le terme d’apathie. Et quand certains hommes politiques invitent leur parti à en prendre acte, c’est sur le ton, triste, des Cassandre. Ainsi Gaitskell en 1956, dont, en changeant quelques mots à peine, on pourrait réimprimer le texte à destination des idéologues et hommes politiques d’aujourd’hui :

I fancy that in the last year or two more and more people are beginning to turn to their own personal affairs and to concentrate on their own material advancement. No doubt it has been stimulated by the end of post-war austerity, TV, new gadgets like refrigerators and washing machines, the glossy magazines with their special appeal to women, and even the flood of new cars on the home markets. Call it if you will a growing Americanization of outlook. I believe it’s there, and it’s no good moaning about it…

En effet, les réfrigérateurs sont là pour rester, rien à y faire…

Zeitoun

D. Eggers. Zeitoun

Dave Eggers. Zeitoun.

C’est un reportage de plus de 200 pages, écrit par un romancier. Abdulrahman Zeitoun est un immigré Syrien installé de longue date à la Nouvelle Orléans, marié à une femme d’origine américaine convertie à l’Islam, père de 3 petites filles, patron d’une entreprise de peinture. Une success story à lui seul. Puis l’ouragan Katrina arrive. Sa femme et ses filles partent la veille, alors que la tornade approche de la ville. Lui décide de rester. Pour s’occuper de sa maison, de son business, des chantiers en cours, des maisons de ses clients. Et les digues cédent. Zeitoun a, dans son garage, un canoe-kayak; il s’en sert pour sillonner les alentours, aider les personnes qu’il croise dans ce quartier où il connait tout le monde et qui sont coincées dans leur maison, transportant eau et nourriture dans son canoe toute la journée. Il parvient, le téléphone d’une maison proche fonctionnant encore, à appeler chaque jour sa femme, réfugiée finalement dans l’Arizona. Puis l’armée se pointe chez lui un matin, et après avoir jeté un oeil à sa pièce d’identité, vu son nom et sa figure, l’arrête. Il restera plusieurs semaines au secret, dans une prison de fortune, ses droits bafoués, sans pouvoir contacter sa famille ni bénéficier d’aucune assistance légale, avant de pouvoir être libéré.

L’hystérie américaine de l’après 9/11.

Le livre de Dave Eggers retrace cette histoire en même temps qu’il est un portrait de Zeitoun et de sa famille. C’est extrêmement efficace, la prose est très propre et tendue, vivante et directe. Pour autant, Dave Eggers prend le temps de construire les situations et, surtout, les personnages. Abdulrahman Zeitoun n’est pas juste quelqu’un qui, un matin, se retrouve dans son canoe à parcourir une Nouvelle Orléans inondée. Eggers nous apprend à faire ce que ses geoliers et, par extension, l’Amérique qu’ils représentent, n’a jamais su ni voulu faire : prendre le temps de connaître le parcours de cet immigré, être capable de le percevoir dans sa complexité, avec l’épaisseur d’une personnalité entièrement formée, et non pas comme une caricature ou un nom qui “sonne bizarre”. Les pages sur l’histoire de Zeitoun et de sa famille, sur son enfance en Syrie, son frère aîné, champion de natation longue distance en mer, sont les plus belles. Par bien des aspects, et même si le sujet est très différent, ce livre m’a fait penser aux Stones de François Bon : ce n’est pas une oeuvre de fiction littéraire mais c’est indéniablement un travail littéraire, à partir d’un matériau documentaire.

C’est le premier livre que je lis de Dave Eggers, mais l’homme est intéressant à d’autres égards : outre l’écriture de ses propres livres, Eggers a fondé la maison d’édition indépendante McSweeney’s, ainsi que le mensuel littéraire The Believer, auquel je suis abonné depuis plusieurs années, et enfin une organisation “not-for-profit”, 826 National, qui fait du soutien scolaire pour les enfants en difficulté, de 7 à 18 ans, dans 8 grandes villes américaines. C’est donc un auteur “engagé”, dans le meilleur sens du terme.

Reckless Endangerment

G. Mortenson. Reckless Endangerment

G. Mortenson et J. Rosner. Reckless Endangerment.

Vous vous souvenez d’Enron? La scandaleuse faillite frauduleuse d’un géant Américain de l’énergie? Vaguement? Ca n’est pas très grave car si Enron était une très grosse entreprise et que sa chute a fait quelques dégâts, les causes étaient assez simples : elle était dirigée par des voyous. Par contre vous devriez vous souvenir de la crise des subprimes en 2008, de Fannie Mae et de Lehman Brothers : pas parce que c’est plus récent, mais parce que c’est plus proche. C’est une crise structurelle, dont aucune leçon n’a été tirée, qui se reproduira donc et à laquelle la crise actuelle des dettes souveraines européennes ressemble, finalement : on est encore dans cette histoire.

Reckless Endangerment reconstitue par le menu, sur plusieurs centaines de pages, les origines de la crise des subprimes. Et franchement, c’est passionnant, en particulier parce que dès qu’on commence à creuser un peu, les choses deviennent complexes, les rôles sont plus variés, les responsabilités ne sont pas toujours celles qu’on croit.

Pour commencer, petit rappel : qu’est-ce qu’une “subprime”? C’est un prêt immobilier, pour lequel l’emprunteur présente une capacité de remboursement “non optimale” (subprime). Quand on regarde l’historique de crédit de l’emprunteur, son taux d’endettement après emprunt (traditionnellement 35% de ses revenus au maximum), le montant emprunté par rapport à la valeur du bien immobilier acquis, il est suffisament bien positionné pour qu’on lui prête, mais tout juste. S’il est “tout bon”, au contraire, son prêt est “prime”.

Les prêts subprimes ont toujours existé : ce n’est pas leur existence qui a créé la crise, pas plus que les tulipes n’ont provoqué par leur seule existence la crise des tulipes dans les Pays-Bas du XVIIème. Le problème, tulipes ou subprimes, c’est quand une “bulle spéculative” se créé autour d’un produit. Et tout l’intérêt du livre, c’est de montrer comment la bulle immobilière s’est constituée.

C’est une histoire pleine d’ironies.

La crise de 2008 n’aurait jamais pu exister sans Fannie Mae : créé en 1938, pendant la dépression, par le Gouvernement fédéral Américain, c’est alors une entité publique qui ne prête pas directement aux particuliers, mais achète leur dette aux banques, jouant ainsi un rôle de caution favorisant l’accès des citoyens au prêt immobilier dans un contexte de grave crise économique. En 1968, Fannie Mae est partiellement privatisée: la Présidence cherche de l’argent pour la guerre du Vietnam. Mais le rôle Fannie Mae ne change pas et le marché continue, et continuera à raison, à estimer que Fannie Mae représente la caution du Gouvernement sur les prêts achetés.

Rien ne change fondamentalement jusqu’en 1992, et une loi, le Federal Housing Enterprises Financial Safety and Soundness Act, qui ironiquement vise initialement à mettre des garde-fou à l’activité de Fannie Mae, mais introduit un élément nouveau, lourd de conséquences. Les élus du peuple donnent en effet à Fannie Mae une nouvelle mission : faciliter l’accès à la propriété des citoyens, en particulier des membres de minorités, qui peinent à emprunter dans le circuit classique des prêts bancaires. C’est une demande particulièrement pressante à Gauche de l’échiquier politique, et Bill Clinton en fera une des priorités de son gouvernement.

La mission de Fannie, favoriser l’accès au capital quand le capital fait défaut sur le marché, c’est-à-dire en période de crise, impliquait une gestion prudente des achats de prêt : on regardait la rareté du capital, mais les mêmes règles de sélection s’appliquaient à tous les emprunteurs. Désormais, l’état d’esprit est différent : pour des raisons politiques, id est l’accès à la propriété du plus grand nombre, on pousse Fannie à être moins regardant sur les prêts récupérés. Le premier contrôle à tomber sera l’obligation d’avoir un apport : votre banque vous propose maintenant un prêt représentant 100% de l’achat, sachant que fannie sera derrière pour cautionner et racheter ce prêt.

Mais à vrai dire il ne faudra pas beaucoup pousser Fannie Mae pour qu’ils se lancent dans l’aventure : dans ce contexte, le volume financier des prêts récupérés par Fannie Mae va exploser, et puisqu’on en a fait un objectif politique, on va caler les primes des dirigeants de la société para-publique sur ce critère. Et petit à petit, sur des années, de 1992 à 2008, toutes les barrières vont céder, jusqu’à ce qu’on finisse par prêter à n’importe qui, jusqu’à ce qu’il suffise, dit le livre, d’avoir l’air vaguement vivant pour accéder à un prêt.

Et comme il y a de plus en plus de prêts, tout le monde va s’y mettre, et les mécanismes de montage vont devenir de plus en plus complexes. Avant cette période, une banque fait un prêt, et peut le revendre à Fannie Mae, ce qui lui permet de dégager la somme pour faire un nouveau prêt à quelqu’un d’autre; mais si Fannie ne le prend pas, pour une raison ou une autre, la banque le garde dans ses comptes jusqu’à la fin. Jusqu’à l’apparition des “pools” dans ce secteur : plutôt que de vendre des prêts un par un, on les regroupe par milliers dans des “portefeuilles” qui sont proposés à des investisseurs sur le marché.

Et là interviennent les agences de notation : si un banquier a évalué un prêt particulier, il est impossible d’évaluer des milliers de prêts d’un coup. Les agences le feront. Sans le faire. Avec une incompétence que le livre documente très bien. Mais, nouvelle ironie, les agences ont pu jouer ce rôle parce que le secteur public leur a explicitement confié cette mission et cette autorité : la conférence de Bâle, qui regroupe les autorités financières d’une dizaine de pays financièrement “importants”, déclare en effet en 2001 que ce sont les agences qui évalueront ces pools. Les agences sont dès lors intronisées par les Etats : or d’une part elles ont un conflit d’intérêt du fait que les banques paient pour faire évaluer leurs pools, et d’autre part elles ne comprennent rien aux pools qu’elles analysent. Il faudrait qu’elles aillent faire de sérieux sondages dans les prêts qui le constituent, et elles ne le font pas : la démarche serait trop onéreuse.

En 2001 toutes les pièces du puzzle sont en place et la bulle démarre vraiment.

En 2008 quand elle explose, le statut “semi-public” de Fannie Mae apparaît au grand jour : le contribuable éponge le passif.

Robert Musil disait quelque part qu’il aurait souhaité que les hommes politiques de son temps soient des sortes de majordomes, qu’ils s’occupent que la maison soit chauffée, le garde-manger rempli, la maison tenue sans ostensation. En particulier parce que, dit-il en substance, la science, l’économie et le fonctionnement du monde sont devenus d’une telle complexité qu’on demande désormais à l’électeur (un boucher, dans l’exemple de Musil) la puissance de raisonnement et d’analyse d’un Leibniz. Et ce boucher n’en demande pas moins des élus qu’il se choisit. Le problème, finalement, n’est pas tant que ni le boucher ni l’élu ne soient des Leibniz, mais c’est que ne l’étant pas ils prétendent malgré tout avoir des idées : si seulement l’élu acceptait de n’être qu’un bon majordome!

Quand aux gens d’argent qui ont joué un rôle majeur dans cette aventure, ils m’inspirent la chose suivante : dans un Etat de droit et une société fonctionnelle, les criminels sont stupides; ce n’est que dans une société profondément corrompue que les criminels sont les “malins”. Presque tous les acteurs de la crise des subprimes  excercent encore, aujourd’hui, d’importantes responsabilités politiques et économiques. Ce sont des malins.

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