Je m’en étais lamenté l’an dernier, je crois (ou peut-être était-ce il y a deux ans; ça doit être quelque part dans les archives de BiblioAcid, je n’ai pas recherché) mais je m’en lamente encore cette année histoire de commencer 2007 sur un bon pied (j’aime me lamenter, faut croire): les mémoires des conservateurs stagiaires de l’ENSSIB!
Je vais faire un tour une fois de temps en temps (en fait, une fois par an, plus ou moins, hein, c’est logique) pour voir sur quoi on les a fait plancher.
Il y a le cas des mémoires des Chartes. Documents sans doute pertinents dans leur domaine, mais qui ne concernent pas vraiment les bibliothèques. Ils me semblent une survivance d’un autre temps et je ne peux pas imaginer qu’on trouve normal qu’ils soient produits par des conservateurs de bibliothèque pendant qu’ils sont stagiaires. Non pas que je sois contre la recherche pour les conservateurs, au contraire: je suis favorable au développement de la recherche pour les conservateurs, mais une recherche qui concerne, au moins un peu, les bibliothèques. Car quelle bibliothèque, franchement, a besoin d’un mémoire sur Les officiers de justice au travail dans la sénéchaussée de Toulouse à la fin du Moyen Âge?
Il y a aussi une partie des mémoires, je n’en citerai aucun en particulier, dont la motivation est essentiellement géographique: le stagiaire rentre dans ses foyers et trouve un sujet plus ou moins bidon dans le coin, ou bien il va se promener. Le SCD de Nouvelle Calédonie a ainsi des stagiaires presque tous les ans – je ne blâme pas les stagiaires qui y vont, je connais un peu l’île moi-même, et j’y retournerais volontiers: Noël en maillot de bain, c’est quand même autre chose! Qui plus est ce n’est pas parce que c’est loin qu’il faudrait ne jamais y envoyer de stagiaire; mais tous les ans, vraiment? Pour ce qui est sans doute le plus petit SCD de France?
Il y a encore les sujets un peu fatigués… Projet de numérisation de documents patrimoniaux ? Une recherche limitée aux travaux des étudiants de l’ENSSIB avec le mot clé “numérisation” ramène 38 résultats, dont au moins un correspond à un mémoire sur un sujet similaire, soutenu l’année précédente seulement.
Et c’est sans compter d’autres éléments comme le manque de sujets ayant rapport à l’informatique documentaire ou à la documentation électronique, mais je rabâche.
Je trouve ça vraiment dommage, parce quand il y a un mémoire vraiment utile, c’est très précieux: les stagiaires ont le temps et le recul nécessaire pour produire ce qu’on a pas le temps de faire quand on est en poste: une étude fouillée sur un sujet bibliothéconomique. Un mémoire bien fait sur les Services de Références en ligne permet à qui voudrait étudier la faisabilité de ce type de projet dans son établissement de gagner beaucoup de temps: d’ailleurs ça tombe bien, il y a un (bon) mémoire sur ce sujet cette année.
Par ailleurs il faut noter le contraste frappant avec les mémoires des bibliothécaires. Qui sont très utiles, très (peut-être trop, pour le coup) focalisés sur la pratique. Pas de mystère: le sujet en est décidé par l’établissement dans lequel le fonctionnaire stagiaire est (d’ores et déjà) nommé. Vous voulez Développer une programmation culturelle à l’Université ? Lisez le mémoire.
Bref, pour caricaturer, les conservateurs stagiaires choisissent plus ou moins librement leurs sujets, les bibliothécaires pas. Et on a le sentiment que l’ENSSIB n’a pas de rôle suffisant dans la décision: dans le premier cas elle laisse faire un peu tout et n’importe quoi, dans le second cas elle se soumet presque entièrement aux besoins à très court terme d’un établissement spécifique.
C’est dommage.
Pour finir, une petite note explicative: on m’avait fait une fois remarquer que j’étais sévère avec l’ABES et l’ENSSIB. C’est vrai. Mais qui aime bien châtie bien, n’est-ce-pas: c’est que je crois profondément que ces deux institutions ont un rôle très important à jouer dans notre paysage professionnel. Je critique les mémoires DCB? C’est que je les lis!
La liste est là.
http://www.enssib.fr/bibliotheque/documents/dcb/memoires-dcb14-2005-2006-ligne.htm
Il y a des logiques contradictoires à l’oeuvre.
* Il faut intégrer les chartistes, dont le mémoire est en fait leur thèse (pour les DCB16 il y aura 12 conservateurs d’Etat issu de l’Ecole des Chartes, pour seulement 10 territoriaux).
* Il n’y a pas tellement de dialogue avec les établissements quand ceux-ci proposent leurs sujets. Et toutes les bibliothèques ne sont pas au courant de la possibilité de recevoir des stagiaires.
* Dans le mémoire, l’ENSSIB cherche à concilier l’aspect pratique (a priori recherché par l’établissement d’accueil) avec un aspect recherche, et refuse par exemple les simples enquêtes et états des lieux.
Ce serait intéressant d’avoir un espace (de type wiki) 1/ où tous les professionnels pourraient suggérer des sujets de recherches
2/ où le dialogue avec les établissements soit facilité (qu’ils puissent proposer d’abord des sujets très ouverts puis “négocient” avec l’enssib et les étudiants).
3/ où les mémoires antérieurs (IUT, ENSSIB) soient répertoriés.
Re: B&C.
IL y a en effet des logiques contradictoires.
* pour les chartistes, votre explication ne fait que renforcer mon argument: le mémoire a plus à voir avec les Chartes qu’avec les bibliothèques et ça ne me semble pas normal. Mais c’est un point sur lequel je suis conséquent: je suis aussi hostile au mode de recrutement des élèves de l’école des Chartes.
* pour la proposition de sujets: vu du côté établissement, ça donne: je vais consacrer du temps à réfléchir à un sujet intéressant pour l’établissement et le stagiaire, je vais prévoir du temps pour encadrer le stagiaire, sachant que les conditions dans lesquelles les stagiaires choisissent leurs sujets sont telles que j’ai peu de chances de voir mon sujet choisit. Sauf à ce qu’un stagiaire ait sa grand-mère ou sa petite copine installée dans le coin.
Le wiki est une bonne idée: proposez à l’enssib…
Je soupconne que les commentaires vont affluer. :-)
Je partage votre esprit desabusé.
J’ajoute qq points :
1. Ce sont les memoires de l’annee derniere. Vous pouvez trouver une sélection des plus récents ici :
http://bibliotheque20.wordpress.com/2006/12/12/rapports-de-stage-enssib/
Deux sont déja en ligne en pre-print :
http://bibliotheque20.wordpress.com/2006/12/19/les-pre-prints-en-science-de-linformation/
2. Chaque annee, les établissements envoient à l’enssib une liste pléthorique de projets. Certes, ceux-ci doivent répondre à un certain nombre de critères pour être acceptés; mais les projets ‘émanent’ des institutions (pour la plupart). Je ne pense pas que la liste soit secrète. Elle est là (pour les DCB15) :
http://stagesetude.enssib.fr/dcb/
3. Quelle est la commande faite aux élèves ? Il ne s’agit pas d’un rapport de stage.
Il s’agit d’un “Mémoire d’étude et de recherche”.
et le distinguo est tres clairement explicit(é)e et voulu.
Il s’agit :
“Rédigé à l’occasion du stage d’étude, le mémoire est un travail personnel d’analyse et de réflexion reposant sur un questionnement structuré, et qui constitue l’aboutissement d’un projet porté par le stagiaire, ancré dans la réalité professionnelle et ouvert sur des perspectives théoriques et pratiques dépassant le seul contexte local.
L’objectif du travail est d’ordre méthodologique et analytique. Le stagiaire doit faire preuve de son aptitude au maniement de concepts, d’outils et de méthodes de recherche. Il doit être capable de formuler une problématique, d’élaborer des hypothèses, de traiter et d’analyser les données recueillies en toute rigueur. Il doit analyser une situation donnée, éclairer des politiques ou des choix (de services, de produits, d’organisation, de systèmes, etc), explorer des pistes de réflexion, mettre en perspective. Il doit enfin faire un effort de synthèse dans la rédaction de son travail.”
Bref, on nous demande de ‘penser’.
4. Quant au role de l’enssib. J’imagine que c’est un vieux débat. Le point de vue sourd (et affirmé ponctuellement) en interne (de la part des étudiants) ; c’est que la ressource de l’enssib, ce sont ses élèves. Dans leur autonomie. L’espoir, dans une certaine mesure peut venir d’eux lorsqu’ils s’organisent. Je crois vraiment q ca pourrait arriver. En tout cas, cette annee, il s’est passé 2-3 trucs : blog ‘dcb15.apinc’ ; cours ‘enssib parallèle’ ; ‘pre-prints volontaristes’ ; etc.
Je n’apporte ici aucune contradiction à votre point de vue.
Juste qq éléments complémentaires.
PS : j’arrive pas à le croire, ce coup-ci, le ‘mot’ anti-spam qu’on me demande de taper c’est ‘ABES’…
:-)
bonjour,
je crois que vos informations sont fausses en partie. Bien entendu, les chartistes ne réutilisent pas une thèse des chartes terminée comme mémoire de DCB l’année suivante. La différence n’est pas entre les chartistes et les autres, elle est, elle était entre les conservateurs stagiaires en cours de thèse et les autres (les choses changent à partir d’hier). Je crois qu’une thèse de doctorat de chartiste continuant des recherches commencées aux chartes n’est pas plus incongrue qu’une thèse d’histoire antique, ou d’histoire de l’art médiéval, etc.
Vous confondez volontairement les mémoires, les mémoires collectifs de recherche et les rapports de thèse…
Quant aux chartistes, c’est comme toutes les catégories. Comme chez les cons, les littéraires, les scientifiques, les bibliothécaires et les profs, il y a de tout, mais alors vraiment de tout. Il y a autour de vous des gens dont vous n’imaginez même pas qu’ils sont chartistes…
enfin, pour avoir encadré des stagiaires enssib, oui, le directeur avait pris le temps de trouver des sujets utiles à l’établissement et à la profession, oui, on avait pris le temps de les encadrer, et oui, les sujets ont été choisis car c’étaient des sujets intéressants (et, je le reconnais, un établissment attractif).
Les réflexions du post sont très intéressantes et poussent… à la réflexion. En tant que lectrice des mémoires, mes interrogations portent généralement sur la validation de ces textes, validation qui ne passe que par la note obtenue par le mémoire.
Bonjour,
Les pratiques de l’enssib étant mises en cause (affectueusement, certes !), je crois bon d’apporter quelques précisions à une discussion qui tend à se disperser, entre stages, mémoires et recherche.
1. le choix des sujets de mémoire et des lieux de stage est l’objet d’une discussion itérative entre l’enssib et les établissements d’accueil. Pour améliorer ce processus qui construit l’offre de sujets et de lieux proposée aux élèves, l’enssib a créé une nouvelle fonction, celle de responsable des partenariats qui aura également en charge le suivi des stages. Un conservateur, Thierry Ermakoff, est affecté à l’enssib depuis le 1er janvier (oui, hier !) pour assumer cette fonction.
2. Le cas des chartistes, effectivement dérogatoire (pour tenir compte de travaux de recherche déjà entamés à leur arrivée à l’enssib), rejoint le lot commun dès la prochaine promotion (qui commence sa formation le 8 janvier prochain).
3. Les sujets traités sont, en effet, d’intérêt plus ou moins local ou général. Nous allons être plus attentifs (certains ne manqueront pas de dire “intrusifs”) dans ces choix et, notamment, pour les mettre davantage en relation avec l’ambition de ce travail : faire une analyse critique d’un sujet d’intérêt professionnel. L’esprit critique et l’environnement professionnel sont les deux impératifs pour ces travaux qui tentent ainsi un mariage difficile, celui du scientifique et du professionnel.
4. La variété des sujets possibles est considérable (parmi les travaux de 2005, je cite, en vrac, les missions régionales des BMVR, les services de référence en ligne, la connaissance des publics des sites internet des bibliothèques, la desserte des personnes âgées empêchées, l’emploi d’étudiants en bibliothèque universitaire ou la bibliothèque comme alternative aux pratiques culturelles dominantes) et il y aura toujours quelqu’un pour regretter que son sujet préféré ne soit pas régulièrement traité.
5. Je suis étonnée, par contre, que Nicolas Morin, ou son anonyme interlocuteur, n’ait pas mentionné un défaut majeur de ces mémoires : leur peu de visibilité. Nous sommes en train d’y travailler, leur accessibilité actuelle étant tout à fait insuffisante.
Je sais que beaucoup des critiques qui sont adressées à l’enssib le sont par déception. Croyez bien que nous travaillons à améliorer la qualité et le nombre de nos activités et des services que nous rendons à notre communauté professionnelle. Cet objectif ne peut être réalisé aussi vite que vous et nous le souhaitons. Avec le nouveau site web de l’enssib, qui sera ouvert au printemps prochain, j’espère que vous commencerez à voir que nous progressons.
Cordialement.
Anne-Marie Bertrand
directrice de l’enssib
Re:Babylon. Effectivement, je devrais être plus précis, il ne s\’agit pas en tant que tel des mémoires des chartistes, mais des mémoires qui correspondent à des thèses. Les \”mémoires Chartes\” ne sont en effet pas plus incongrues que les \”mémoires H. ancienne\”, par ex. Mais ils ne le sont pas moins. Et je suis ravi d\’apprendre que c\’est désormais du passé.
Par ailleurs je ne doute pas qu\’il y ait, parmi les Chartistes comme parmi les autres catégories de conservateurs, un peu de tout. Si vous me lisez attentivement vous verrez que je ne suis pas contre la présence de Chartistes dans la profession, je suis contre le mode de recrutement spécifique dont ils bénéficient.
Re: AM Bertrand.
Je prends acte avec beaucoup de plaisir des différents évolutions que vous mentionnez dans vos 3 premiers points et qui vont toutes dans le sens de remarques faites dans mon post.
Pour le point 4, c\’est certain, il y aura toujours quelqu\’un pour regretter le manque de visibilité de son sujet-fétiche. Rien à redire à cela.
Pour le point 5, je ne sais que répondre: ils sont peu visibles, peut-être, mais quand on veut les trouver on y arrive, et quand le sujet est vraiment \”crucial\” pour la profession, ils peuvent avoir une certaine visibilité. Celui de l\’an dernier sur l\’emploi-étudiant en est un exemple.
Pour finir, je ne mets pas du tout en cause l\’enssib. J\’attire l\’attention sur des éléments que je souhaite voir progresser parce qu\’ils me tiennent à coeur (et j\’insiste à nouveau sur ce point: parce que tout cela me tient à coeur!). Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu\’il n\’y a \”rien à tirer\” de l\’ENSSIB, bien au contraire: c\’est une institution que la profession devrait (aiguillonner un peu et) chérir (c\’est dit sans ironie aucune). Je ferais d\’ailleurs remarquer que je n\’ai jusqu\’à aujourd\’hui jamais refusé une demande de l\’enssib pour participer à une formation ou faire une conférence. Pas une fois.
merci pour cette réponse, parfaite. Je ne suis d’ailleurs pas complètement en désaccord avec vous, mais je pensais au premier recrutement des chartistes, celui de l’école des chartes.
Quant à savoir s’il faut vraiment faire 7 ans d’études et 2 grandes écoles pour devenir conservateur (pas pour construire des bombes atomiques ou opérer à coeur ouvert, hein, pour être conservateur) et gagner 2200 euros par mois au bout de dix ans d’ancienneté (sans les primes)… du point de vue de la bonne gestion de l’argent public et du prix de la formation pendant ces 5 ans de grande école…
Nous sommes dans une situation mal ficelée née un beau jour après abandon d’autres possibilités, dans de grandes réflexions au sommet dont les administrations centrales ont le secret. Rassérénons-nous en nous disant qu’il n’y a pas que du mauvais (je suis une grande optimiste, c’est comme pour Europeana).
Il me semble, à moi, que les mémoires des conservateurs sont moins bons que ceux des bibliothécaires parce que toute leur formation est éloignée de la pratique.
D’après ce que vous dites, les sujets des bibliothécaires sont imposés par les établissements d’accueil, ceux des conservateurs, imaginés par des conservateurs en salon et des débutants.
En tout cas, je peux vous assurer qu’on n’y prend absolument aucun plaisir, au contraire, car on aimerait bien être utiles, alors qu’on n’imagine pas être lus par qui que ce soit d’autre que par de lointains successeurs qui viendront pomper nos mémoires comme nous pompons les travaux de ceux qui nous ont précédés, pour la gloire de notre école et la satisfaction benoîte de ceux qui feignent d’en ignorer le dévoiement.