La bibliothèque risque-t-elle de disparaître?

La bibliothèque risque-t-elle de disparaître? Ma réponse serait que la nature extrêmement élitiste des politiques publiques en France nous prémunie contre ce genre de risque. Argumentation ci-dessous. C’est une question différente de: la bibliothèque risque-t-elle de perdre toute utilité sociale? Là, le risque me semble réel. Même si c’est un risque, pas un fait pour l’instant.

L’Opéra risque-t-il de disparaître? En 2001 la ministre de la Culture remarquait que son “taux de pénétration” stagnait depuis 1981 à 3% de la population. Mais il ne choque en fait pas grand monde qu’une structure culturelle qui touche une frange si étroite de la population soit payée avec l’argent de tous. Pourquoi? Parce qu’on admet assez facilement en France que la puissance publique à un devoir à l’égard de certaines formes culturelles jugées indispensables, faisant partie d’un patrimoine culturel, etc.

Les bibliothèques publiques ont un taux de pénétration (en inscriptions) de 16% et un taux de fréquentation de 20% (source: Statistiques de la culture; chiffres clés 2007; DEPS – ministère de la Culture).
L’élitisme de l’institution est perceptible par exemple dans les catégories socioprofessionnelles des inscrits: plus vous êtes diplômé, plus vous fréquentez la bibliothèque: le taux d’inscription est de 11,6% pour les gens qui n’ont pas le bac, 20% pour les bacheliers, et 21 pour les diplômés du supérieur.

Mon hypothèse est que les bibliothèques, fondamentalement, souhaitent se rattacher à la position de l’Opéra. C’est-à-dire qu’entre la défense de nos valeurs comme bibliothécaires (le rapport au livre, à un certain niveau de culture, etc) et l’utilité sociale intrinsèque de cet équipement publiquement financé, si nous sommes contraints au choix par les événements (le développement du web en particulier), nous choisirons la défense de nos valeurs, demandant à la puissance publique de soutenir, même avec 3% de taux de pénétration, certaines formes culturelles jugées indispensables. C’est implicite, à mes yeux, dans la proposition de définir la bibliothèque “comme contre-proposition à la culture de masse”.

Mais en même temps les bibliothécaires me semblent mal à l’aise avec cette idée quand elle est mise à nue, et préfèreraient certainement rester dans l’ambiguïté de leur position actuelle, qui masque plus facilement ce que leur position peut avoir d’élitiste: la bibliothèque comme contre-proposition à la culture de masse me semble au fond difficilement compatible avec l’idée de démocratisation culturelle.

Est-ce à dire qu’il faut faire de la bibliothèque des supermarchés de la culture?
Ce serait trop simple.
Il faut certainement élargir la notion de culture que nous mettons en oeuvre: jouer avec une Wii fait désormais (quoi qu’on en pense par ailleurs) partie de la culture au même titre que Proust (mais pas à la place de Proust).
Mais il faut aussi réorienter les bibliothèques qui, de services strictement culturels, doivent devenir des services généraux de la collectivité. Elles doivent être le seul et unique point d’entrée public des citoyens à la documentation: absorber les Centres Information Jeunesse, les Point Internet, les Centre de Docs divers et variés que les politiques multiplient à qui mieux mieux; proposer par exemple, quand c’est la saison, une documentation et, en partenariat avec des spécialistes qui viendraient à la bibliothèque pour ça, une aide à la déclaration de revenus et une réponse aux questions fiscales.

Bref, deux axes:

  • démocratiser l’accès à la culture en acceptant que la culture s’est démocratisée et ne pas rejouer, en 2007 à propos d’internet et des jeux vidéos, les débats des années 1960 ou 1970 sur l’entrée des disques ou des films dans nos collections
  • élargir le spectre des interventions de la bibliothèque pour que son sort ne soit pas lié au seul destin de la culture: former nos concitoyens à l’usage d’un tableur, par exemple, n’est certainement pas dans les missions classiques d’une bibliothèque. Mais redéfinir leur mission, c’est ce que toutes les institutions font régulièrement. La “mission” est un texte performatif: quand je dis que c’est ma mission, c’est ma mission.

9 Responses to “La bibliothèque risque-t-elle de disparaître?”


  1. 1 mistral

    Peut-on réellement confondre la catégorie culture, dans le sens ici retenu et qui mériterait pourtant d’être explicité, dans la catégorie divertissement ?

  2. 2 NaCl

    http://www.ideastore.co.uk/
    Le pas est sauté outre Manche, non ?
    Où l’on voit les machines à coudre à côté des tapis d’éveil, des tableurs, et de Bill S.

  3. 3 David L.

    D’ailleurs les missions des bibliothèques c’est beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un parapluie et d’une machine à coudre.

  4. 4 nicolas.morin

    Re:mistral à propos de culture/divertissement.
    Tout est là en effet: où fait-on passer la frontière entre culture (légitime en bibliothèque) et divertissement (moins légitime ou illégitime)?
    Il me semble raisonnable de dire que la frontière, depuis… 50 ans (?) a tendance à devenir de plus en plus perméable. A titre d’exemple on notera qu’il y a une grande section sur les jeux vidéos au musée des arts appliqués, à côté du Louvre. Super Mario fait-il partie, aujourd’hui, de la culture? Si on répond oui, il faut que les bibliothèques le prenne en compte. Si on répond non, il faut accepter que les bibliothèques ont une vision de la culture qui va à contre-courant des évolutions de la société (perméabilité). Les discours sur la démocratisation culturelle deviennent dès lors très suspects: si on refuse de faire entrer SuperMario dans la culture, qu’est-ce que l’objectif de démocratisation culturelle sinon le souhait, socialement très marqué, d’imposer Opéra, poésie et roman de qualité dans tous les foyers?
    Je pense qu’il y a là des ambiguïtés et des contradictions que les bibliothécaires doivent éclaircir, ou à tout le moins ouvertement discuter.

  5. 5 mapiou

    Il y a aussi un point qui fait que les bibliothèques ne sont pas aussi bien fréquentées qu’elles pourraient l’être : l’amplitude des heures d’ouverture trop restreinte (17h en moyenne au niveau national dans les BM).
    La question de la perfomance ne pase pas dans ce milieu professionnel, où les agents veulent souvent rester tranquilles.
    Je pense aussi que les bibliothèques doivent devenir des centres de ressource dans les Villes autour du savoir, de l’information et de la culture en général.
    Et les bibliothécaires devraient se positionner en médiateurs, actifs face au public et non passifs derrière leurs ordinateurs.
    Avec le papier électronique, il se pourrait que les bibliothèques aient moins de livres dnas leurs rayonnages, puisqu’on pourra les télécharger sur son livre électronique via internet.
    Le sbibliothèques doivent se positionner sur le web, avant que le secteur privé ne les squeeze en proposant des bibliothèques accessibles en ligne 24h sur 24, 7 jours sur 7 etc.

  6. 6 Francis

    j’avais imprimé la note (c’est pas bien je sais) pour la lire dans le bus mais je l’ai un peu enterrée, d’où une réponse tardive. Je la lis au moment de faire un article allant un peu dans le même sens que le votre. Super Mario aura sa place d’office, sans interrogation possible, le jour où le mot culture sera supprimé du vocabulaire des bibliothécaires. Supprimer le mot ne veut bien sûr pas dire supprimer le sujet. On est entre deux chaises : insister sur le mot culture dans les discussions sur la politique de la ville, histoire qu’on ne nous oublie pas sur ce terrain là, et transformer la représentation que les gens concernés par cette politique de la ville ont de nous en supprimant ce mot culture. A part ça je ne suis pas sur qu’on soit armés pour fédérer tous les autres centres de documentation et d’information sur une ville. Transformer notre image sera très complexe, très long, et mettra en jeu de gros moyens que l’on n’est pas sûr d’avoir (convaincre nos élus sera peut-être déjà le plus difficile). Le faire sur le web permettrait une première réflexion et une mise en pratique “limitée”.

  1. 1 Mais tu veux quoi au juste ? « De tout sur rien
  2. 2 Le guide des égarés. » Quelques liens via diigo
  3. 3 Des gamers dans ta BU - Conclusions « Assessment Librarian
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