Je défends ci-dessous l’idée que les bibliothécaires français sont divisés très profondément entre un camp minoritaire qu’on dira “à tendance athée”, et un camp majoritaire “à tendance croyante”. En vérité il faudrait dire “de tradition catholique” d’un côté, et “de tradition protestante” de l’autre, mais il s’agit là de l’origine quasi-archéologique des différences, et aujourd’hui, on pourrait tout simplement parler de croyants et d’athées.
Je prétends que cette division empêche la profession de progresser et que la lutte ne se terminera que par l’expulsion d’un des deux camps du terrain de bataille, ou bien, du fait d’évolutions extérieures, par la disparition pure et simple de la question elle-même de savoir ce qu’est l’objet de cette bataille.
Les bibliothécaires à tendance croyante ont, du fait de leur vocation à la Culture, l’autorité requise pour aider les profanes a accéder à ce sacré-là. C’est une foi, et un sacerdoce. Ce prisme permet d’éclairer bien des débats de notre profession, et en particulier, me semble-t-il, les contradictions dans lesquelles se débattent les bibliothécaires-croyants, coincés entre leur Foi Bibliothéconomique et leur adhésion formelle aux valeurs démocratiques et progressistes.
Pour les croyants, parler de taux de pénétration n’a aucun sens: quand bien même il serait de 0,5% que ça ne changerait rien à l’affaire; l’Eglise est vide? Comme dit, en substance, Sartre dans l’Idiot de la famille (je ne retrouve pas la citation exacte): le dévot n’a pas d’yeux pour des questions si mesquines.
L’intervention directe des élus du peuple dans les affaires de l’Eglise Bibliothéconomique n’est-elle pas aussi abominable qu’un païen franchissant la barrière de chancel? Car il n’a pas de vocation particulière à la Culture: il est bien plutôt de notre troupeau. Certes, ces bibliothécaires se déclarant par ailleurs démocrates, on sent bien qu’il y a là une contradiction, qu’un peu de dialectique tente malhabilement de résoudre: l’élu ne pourrait-il pas intervenir éclairé par nos soins sur le sens de la Vraie Foi? Mais que faire si, malgré notre catéchèse, il s’obstine dans l’erreur et prétend, malgré tout, interférer avec notre ministère?
Faut-il écouter les besoins du public? Faut-il reconnaître le lecteur dans la spécificité de ses besoins? Faut-il, s’il veut trouver des livres policiers, les lui présenter à part du reste de la collection? Faut-il lui donner des livres en Portugais s’il est d’origine Portugaise? Faut-il lui apprendre à utiliser un traitement de texte s’il en exprime le besoin? Faut-il le laisser exprimer des besoins? Faut-il solliciter l’expression de ces besoins? Faut-il connaître le public?
C’est inutile: la Vérité Culturelle ne se divise pas, et le public demeure fondamentalement, malgré les pluriels qu’on concède à l’époque quand on en parle, une entité unique. Non pas, d’ailleurs, une masse, mais une collection d’atomes, tous identiques: il s’agit, essentiellement, de montrer à chacun le chemin de la culture et, littéralement, de le convertir. C’est bien pourquoi je veux bien croire ceux qui disent qu’on fait en fait, à peu de choses prêt, la même bibliothèque partout, avec la même collection.
Le malaise face à la “marchandisation de la culture” vient bien de là aussi, d’ailleurs: ce sont les Marchands du Temple!
Car cette religion traverse une crise, certainement: que faire quand toute la société s’éloigne de votre Eglise? Pas juste quand l’Eglise se vide, mais quand la collectivité en vient à exiger qu’on cesse de payer pour l’entretien du presbytère? Que se passerait-il si on se piquait de voter une Loi de séparation des Eglises Bibliothéconomiques et de l’Etat?
Bien sûr, il y a dans cette Eglise des Réformateurs. Pas des prêtres-ouvriers, ce serait exagéré et ils auraient, d’ailleurs, à peu prêt autant de chances de s’imposer que leurs homologues des années 1940. Mais des théologiens libéraux qui se demandent s’il ne serait pas possible de mieux prendre en compte les expériences humaines contemporaines au sein du dogme? Un concile ne pourrait-il pas encourager une “participation active” des fidèles dans la liturgie?
Mais cela ne ferait sans doute que masquer momentanément le problème: la société se déchristianise, elle se dé-Culture, elle se dé-bibliothèque. Tout fout le camp.
Comment dès lors, quand on se perçoit comme adhérant à un culte qu’on croit attaqué de toute part, celui de la Culture, qu’on pense intrinséquement progressiste, ne pas devenir en même temps Réactionnaire? Que faire quand le Progrès est derrière soi? Appeler au Retour vers le Progrès?
La profession est certainement partagée par des fossés entre générations. Elle est aussi menacée par les guerres de religion.
S’il se trouve un Croyant qui se reconnaît dans l’assistance, je lui laisse le soin de décrire les Athées dont je suis.
Bonjour cher Athée
Deux camps, les noirs et les blancs, c’est un concept très échiquéen.
Qui oublie toute la diversité et le nuancier des gris.
Mais postulons qu’il existe vraiment deux camps tranchés, entranchés et retranchés dans leurs propres concepts.
Le camp majoritaire à tendance croyante (sous entendu ancienne croyance, ayant vocation à disparaître) et le camp minoritaire des athées (qui suivent le vent de la foule et aurait donc le vent technologique en poupe)
Voyons les postulats défendus par les deux parties.
Les croyants sont les tenants de la Culture, ayant volonté de servir une population de profanes, (coincés sur une Foi bibliothéconomique !?), avec l’idée que la Culture est seule capable de répondre aux vraies valeurs démocratiques et progressistes.
Pour quelle population ? Cela importe peu au croyant, il le fait pour une population hypothétique, mais supposée éternelle. Même si les chiffres, du jour, lui donnent tort.
Bien, je note le principe supposé du croyant, et je réponds à la question de l’élu qui veut intervenir.
Avec ces postulats, la réponse est évidente : l’élu, ne connaissant pas tous les rouages qui sous-tendent la foi, ne peut que se tromper sur le projet des croyants.
Sa position d’élu volatil va aussi à l’encontre de la Culture telle que définie par la tendance croyante. Seul peut intervenir ce qui va s’installer dans le temps : un bâtiment s’installe dans le temps (et le fait d’installer une bibliothèque dans un bâtiment patrimonial est porteur de cette symbolique), le nom même de “bibliothèque” est inscrit dans le temps… il est porteur de contenu et de durabilité (toujours suivant le principe du croyant), et par ce retour de boomerang la création d’un poste de bibliothécaire tient de la même durabilité.
Maintenant, regardons les principes de l’Athée :
- écouter son public, reconnaître en lui l’électron libre, l’individu dans toute sa différence culturelle… et même au-delà puisqu’il s’agit de lui apprendre l’usage du traitement de texte…
Demain l’aider à passer son code de la route, ou lui enseigner les pas de danse du Fox-trot, ou encore lui apprendre à utiliser ce violon que le père Noël lui a offert… vous n’aimez pas le violon ? disons simplement le téléphone portable dernier cri, et on touchera le problème de “l’enseignant” au plus juste. L’athée devient “gourou” par ce biais.
C’est un peu le problème de l’athéisme : devenir Khan gourou !
Dans tous les sens des deux termes, et même du troisième. Puisqu’il s’agit de rebondir avec le vent de la mode culturelle, lorsque le croyant pur et dur insiste sur une culture de qualité et durable.
Au niveau de l’offre, ça revient aussi à jouer du merchandising : on lui vend, à ce public, ce qu’il veut, autrement dit ce qui a été attisé par une publicité bien orchestrée.
Car on surfe, bien mieux, sur une vague longuement préparée que sur les desiderata aléatoires et éphémères d’une population qui ne sait pas ce qu’elle veut.
C’est là une des faces cachées du merchandising : on ne vend bien qu’à un marché de captifs, astucieusement pressurés par du miel audiovisuel. Peu importe la qualité, seule la préparation compte.
Eliminons vite tout l’ancien qui pousse à réflexion, effaçons l’histoire et le souvenir des pièges à gogos. The Show must go on ! (and money flood in !)
Les principes de l’Athée sont néanmoins intéressants dans le respect de l’autre, en tant qu’individu. Un rien utopiste dans la réalité puisque chacun est son athée culturel, et qu’il devient difficile, entre athées, de parler de la même chose, et donc d’enseigner des principes applicables à tous et pour tous. Vaguelette ici, raz de marée culturel de l’autre côté des Pyrénées.
Un rien utopiste aussi lorsqu’il s’agit de présenter la chose culturelle à autrui, car si je suis prescripteur pour toute la gamme des gens qui pensent comme moi, je suis bien le seul à penser comme moi… et le seul à m’en satisfaire, pleinement.
Avec une croyance pure et dure, le problème ne se pose pas : prenez et mangez de MON pain ! Et tout est dit.
Si tu aimes, tant mieux, si tu n’aimes pas tant pis, tu n’es pas de ma chapelle.
Un rien utopiste encore dans le problème monétaire.
C’est beau d’accompagner chaque individualité, mais ce n’est possible que dans un monde de gratuité. Lorsque le gâteau est à diviser en un nombre prévu de parts, seuls les premiers arrivés seront servis. Et contrairement à ce qui est dit dans la Bible culturelle, les derniers seront toujours les derniers et ne seront pas servis dans leur choix culturel. Autant de récriminations en perspective et d’ouverture d’une guerre de population… qui trouvera vite sa résolution première par le rejet de tout ce qui est marginal, car cher et peu rentable. Soit un retour à l’esprit de l’Eglise croyante avec, à sa tête, un gourou qui décidera seul du bien et du mal. Félicitations et acceptations pour les plus flatteurs, coups de pied au c… et botte en touche pour les plus hostiles. Le Khan gourou aura sa cour culturelle.
Jusqu’à sa prochaine décapitation !
Entre le Roi Soleil et l’Eglise, il faudrait donc choisir ?
Mais le problème est-il là ?
L’Eglise se vide, la société s’éloigne…
Oui, c’est vrai, la société s’en va sur d’autres prairies,
- plus attrayantes parce que “gratuites” (en réalité payées par une publicité discrète mais omniprésente)
- plus riches en contacts de niches (Tu aimes ça ? moi aussi, retrouvons-nous !)
- avec plus d’endroits où on peut parler et papoter (sans bruit ! et surtout sans gêner son voisin et le bibliothécaire, ce dragon du silence)… société de l’écrit oblige.
Bref, des prairies plus respectueuses de l’individualité et du libre (?) choix.
Individualité qui, s’il en est besoin, peut ouvrir son propre champ d’intérêt et espérer voir d’autres personnes le rejoindre.
Et que veulent les Athées que vous décrivez ? (ou plutôt les théologiens libéraux)
(puisque les croyants sont campés sur leur ancienne croyance, ils ne peuvent être de ce coup. Deux moins un, reste les Athées !)
Ils veulent faire revenir la culture au sein de l’Eglise réformée… sans comprendre que la population ne veut plus revenir dans cette Eglise, mais être accompagnée à l’extérieur !
Dans sa tâche de tous les jours.
Dans le monde entier.
Sans être inféodée à un quelconque culte.
Bref, elle veut que l’Eglise dissolve son savoir dans toutes les couches de la société, qu’elle soit le compagnon de poche, cet ami que l’on appelle en cas de besoin et qui répond toujours présent. 24/7. Parce qu’il a cette vocation. (“pastorale”, si j’en crois les vertes prairies du WWW)
Et, tel un médecin culturel, il a la compétence voulue pour expliquer… le Monde !
De quelle démangeaison, de quel mal culturel souffrez-vous ?
Ne vous inquiétez pas, je vais vous en guérir.
“La profession est certainement partagée par des fossés entre générations. Elle est aussi menacée par les guerres de religion.”
Croyants, Athées… posez les armes et hâtez-vous vers le soin de vos publics.
Tout le reste, oui, tout le reste n’est qu’outil médical entre vos mains. :-)
De la Foi à la médecine, il n’y a qu’un pas… à franchir.
Bien cordialement
Bernard Majour (qui ne pensait pas s’amuser autant à ce jeu de réponse. Merci à vous de l’avoir initié. :-) )
Re:BMajour
Je ne crois pas que la tendance croyante ait vocation à disparaître; je le souhaite, ce qui assez différent. Mais si j’estime qu’il y a là un vrai combat, c’est à la fois au sens où l’issue ne me semble pas du tout évidente, et au sens où on a un minimum de respect pour l’adversaire: les croyants ne sont pas, à mes yeux, des imbéciles. Je ne partage pas leurs positions, ce qui est différent.
J’accepte l’accusation de merchandising… si la bibliothèque est isolée dans sa pratique. Un exemple vu récemment: une bibliothèque (américaine bien sûr) qui organise une séance de… patchwork à la bibliothèque. On vient, on choisit des tissus, on fait des patchworks. Le croyant pensera que c’est tout simplement hors sujet; l’athée pour toujours se dire que ça “touche la population des mamies-patchworks”. C’est du merchandising. Sauf si, comme c’est le cas ici, la bibliothèque insère cette activité dans un “réseau”. Livres sur le patchwork, collaboration avec les services sociaux de la municipalité, avec une association caritative locale: on vient faire du patchwork à la bibliothèque, mais c’est pour les nécessiteux du coin, dans un cadre de collaboration qui inclut de multiples institutions (bibliothèque, ville) et des associations.
Vu sous cet angle, la même activité (patchwork) ne se résume plus à du merchandising.
On peut aussi, il est vrai, le voir de façon cynique: “The Show must go on ! (and money flood in !)”. De fait, j’espère que mon salaire va continuer de “couler” pour les 30 années à venir. Continuera-t-il de m’être versé, fonctionnaire-prêtre ou non, si la société toute entière perd la Foi Culturelle qui soutient l’institution qui me paie? Si demain le peuple et les élus trouvent que ma Vocation ne suffit pas à justifier mon salaire?
Sur l’individualisme de l’athée.
Il n’est pas un atomisme car, Musil l’avait reconnu de longtemps, nous sommes à l’ère de l’homme moyen: la statistique règne, et permet d’égaliser les indivualismes, de les grouper, “segmenter”, disent les études de marché.
Sur les premiers servis: c’est tout le problème actuellement. On sert les premiers, càd ceux qui nous ressemblent: instits, profs, “cultureux” divers et variés. Pour mémoire, j’ai déjà entendu (verbatim et sans second degré) qu’on ne voulait pas servir les artisans et commerçants “parce que c’est tous des poujadistes”.
Peut-on poser les armes et servir le public, bras dessus bras dessous? Je connais trop ces croyants-là: ils m’étoufferaient dans leur étreinte.
Merci, néanmoins, de cette réponse riche et drôle.
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