Mémoire vive - 13 nouvelles

Mémoire vive : ce dont on se souvient des jours, ce qui met à vif, ce qui reste là en permanence, ne s'endort pas, ne s'éloigne pas. Mémoire vive : ce qui permet à nos ordinateurs de travailler, calculer, enregistrer – mais qui s'efface si interruption à cet instant. Mémoire vive : des portraits, des vies, qui se superposent et s'entrecroisent, mais dans ce constat élémentaire que l'informatique conditionne la structure de notre travail, de notre rapport à la ville et au monde, comme l'ordinateur conditionne aussi notre correspondance privée. Et encore plus lorsque ce que nous sommes au travail s'entremêle pareillement avec ce que nous sommes à la ville. C'est ce qui donne la tension si particulière à ces récits, leur ciment commun, et aussi leur permet la bascule dans un fantastique qui est simplement s'interroger sur les risques encourus – le temps, le vieillissement, peuvent alors immédiatement devenir la plus dérangeante des fictions. On constatera que l'auteur n'hésite pas, en ce cas, à rayer de noir certains éléments de son texte...
(François Bon)


Anne-Karine Somville

« Je refuse souvent. Ce n’est pas comme si on pouvait m’appeler directement et m’ordonner quoi que ce soit. Je ne traîne pas dans les rues. Simplement je sors beaucoup, je côtoie beaucoup de gens ». Anne-Karine est une jeune femme libre. Elle fait sa vie. Elle croise le chemin d'un homme politique à Lyon, d'un industriel dans la région toulousaine. Elle raconte. Elle est racontée.

Anne Borowski

« Anne Borowski prend, depuis quatre ou cinq ans, ses amants dans les piscines municipales de la ville de Paris. [... Elle] aime que ses amours de passage se déroulent dans des endroits eux-mêmes de passage comme, cette année, la piscine Pailleron. »

Isabelle

Isabelle est en vacances en famille dans les Cévennes. Assise au bord d'un Gardon, elle lit tandis que ses fils et son mari jouent dans l'eau en contrebas. Il fait assez chaud pour que d'un coup on se mette à discuter avec les vieillards de son enfance, qu'on n'avait pas vu depuis trente ans.

Kim Chewon

« Être heureux c’est être jeune. Hemingway l’a dit, et Fitzgerald aussi. Et Downdam. Il y a dans la jeunesse une énergie qui n’est pas forcée: on n’essaie pas d’être plein de désir pour le monde, les actions et les objets, et ce qu’à coup sûr on réalisera. Pas besoin d’essai, pas besoin d’y penser, on est immédiatement présent à son projet, au projet d’être soi qui est aussi, sans conteste et sans distance, le projet de créer un univers nouveau. On est jeune, on avance avec suffisamment de naïveté pour que l’exercice de la volonté ne soit pas cynique. Mais j’ai maintenant 242 ans. »

Fernande Fons

C'est un court traité de vie. Comment se fait-il, vraiment, qu'à la fin d'une vie, quand on s'installe sur une chaise longue, un gilet sur les épaules, qu'on laisse remonter le Front Populaire et les Gauloises Caporal à la surface, on trouve enfin la réponse qu'on cherchait, qui est peut-être que la question n'a jamais eu aucun intérêt ? Qu'il n'y a rien à dire ?

David et Nathalie Portela

David est soldat, déployé en Iraq. Nathalie garde la maison, assure les arrières, s'occupe de leur fille. Ils échangent des mails.
David : « Rien à signaler, à part le froid, et les enfants, qui sont partout. En sortant de la maison du maire on a été attaqués par peut-être deux cents enfants. Ils voulaient du chocolat. C’est comme deux cents mouches qui te tournent autour et te cognent dans les lunettes. Il m’a bien fallu dix minutes pour m’en remettre. »
Nathalie : « Vers six heures trente le vent avait beaucoup baissé et je suis allée faire le tour du propriétaire. J’avais oublié de ranger l’ancienne niche de Noé, que j’ai retrouvée en miettes contre le mur du garage. Et le cerisier de devant a été endommagé. Il a perdu plusieurs grosses branches, côté droit quand tu regardes la maison. »

Nicolas Fons

« En classe de musique, les enfants devaient fermer les yeux et le professeur, après quelques minutes de Mozart ou de Vivaldi, plus rarement de Debussy ou de Rachmaninov, les sollicitait :
– Qu’est-ce que vous voyez, là ? À quoi est-ce que ça vous fait penser ?
Il réfléchissait. Il ne voyait rien. Il était surtout attentif à cette sensation, après un long moment passé les yeux clos, de couleurs orangées derrière les paupières, et aussi à la sensation de ne pas être tout à fait stable sur ses pieds. Rien d’autre. Le professeur sollicitait encore :
– Ça ne vous fait pas penser, je ne sais pas moi, au printemps ? Au printemps ou bien à un vent léger qui fait bouger les feuilles des arbres ?
Non, rien. Ou peut-être : un centre commercial. Mais il se taisait : ce n’était pas la bonne réponse. »

Tinoo

« Je m’appelle Ntinu Nzinga Nkuwu. On m’appelle Tinoo. Je suis né à Oyo, État d’Oyo, capitale Ibadan, Nigeria, le 12 décembre 1982. » Tinoo est livreur pour une petite entreprise de miroiterie. Il témoigne. L'évanouissement de Marie Delorme. Et comment il l'a ramenée chez elle.

Raymond

Raymond est veuf, et retraité. Il a quitté sa maison et vit maintenant dans une résidence avec services, Roseraie Village. Il lit les Souvenirs d'un soldat, de Heinz Guderian. Il a du temps, et il lui arrive encore parfois de donner un coup de main.

Anna

Il n'a pas vu Anna depuis longtemps. Parce qu'il fait une tournée commerciale dans le coin, il a repris contact et va dîner. Avec son mari. Et la grand-mère.

Jimmy Haoi

Jimmy Haoi est un Việt kiều, un Vietnamien de la diaspora. Il a quitté Saigon avec sa mère en Avril 1975, au dernier moment, sur l'USS Hancock. Puis il est revenu. Il a fait fortune. Il a son propre hélicoptère. Il vole aujourd'hui dans le sillage temporal des Sea Stallions Sikorski de l'armée américaine.

Christine et Luca

« CHRISTINE : (...) je lui ai rendu ce service de demander le divorce à peine six mois après son retour. Il n’aurait pas pu le faire seul. Et il n’a pas été très difficile de prouver l’adultère. À l’époque, tu te rends compte, il fallait prouver l’adultère, c’était ridicule. On s’est arrangé avec la caissière de la boulangerie, qui avait deux ou trois amants, dont mon mari.
LUCA : Tu aimais les pâtisseries ?
CHRISTINE : Pas tellement, non, je n’ai jamais été bec sucré. Mon ex-mari, oui. Mais c’était surtout la caissière, la grosse pâtisserie.
LUCA : C’est amusant, c’est un jeu de mots.
CHRISTINE : Oui, c’est un jeu de mots. »