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Internet zinc #19

1. headed.reverses.marriages

C’est mon adresse postale : headed.reverses.marriages. Cette semaine un billet de Frederic Filloux dans Monday Notes attire mon attention sur What3words, une startup britannique qui propose une solution au problème de l’adressage. Dans une grande partie du monde, et dans les pays en développement en particulier, il n’est pas toujours facile d’avoir une adresse, qui soit facilement partageable, publique, unique. Quand vous habitez un bidonville de Monrovia, vous n’avez pas d’adresse, ce qui est un handicap et un obstacle à l’amélioration de vos conditions de vie ou de vos perspectives économiques. Difficile de se faire livrer un colis, difficile de faire valoir ses droits face à l’administration. Même dans les pays développés, les problèmes d’adressage, qui sont moindres, existent tout de même et coûtent : le gars d’UPS qui tourne dans le quartier pendant 30 minutes, c’est un coût.

Les coordonnées GPS, qui semblent une solution naturelle, posent de nombreux problèmes, en particulier parce qu’ils dépendent étroitement du réseau, mais aussi parce qu’ils sont sujets à des erreurs, des 1 confondus avec des 7, des copies hâtives, etc. — et aussi parce qu’ils ne sont pas faciles à retenir.

La solution de What3words est magnifique de simplicité : découper la terre entière en carrés de 3 m de côté, et donner un nom à chaque carré en utilisant une liste close de mots qu’on combine par triplets. J’habite ainsi à « headed.reverses.marriages » ou, en français, « isolable.rasséréner.relater ». Le Centre Pompidou est à guitare.astuce.serveur, tandis que la statue de la Liberté est à agrippe.ouvroir.rendorme, et ainsi de suite.

La grille est mécanique et arbitraire, et on peut donc donner d’un coup une adresse à tout un pays sans passer des mois et des années à passer dans toutes les allées, mettre des plaques, des numéros, et ainsi de suite.

What3Words offre ses services, via des API en particulier, aux Nations Unies, à des entreprises de livraison ou de cartographie, etc. Mais à partir du mois prochain, la Mongolie sera le premier pays au monde à utiliser What3Words pour toutes ses adresses postales en remplacement des numéros et noms de rues.

La simplicité et l’élégance de la solution de What3Words à un problème du monde réel sont tout ce que j’aime dans un beau projet de startup.

2. LTSE

Eric Ries est le fondateur d’un véritable mouvement d’entrepreneurs, qui a saisi le monde des startups comme une fièvre ces dernières années : le mouvementlean startup. Qui lui-même s’appuyait sur les analyses d’un entrepreneur et enseignant de Stanford, Steve Blank. Leur idée élémentaire est qu’il faut créer un Produit Minimum Viable pour pouvoir le mettre le plus rapidement possible dans les mains de clients potentiels pour pouvoir tester, évaluer, corriger et faire une nouvelle version. Plutôt que de travailler longtemps et à l’aveugle sur un produit finalisé qu’on n’aura pas validé par une confrontation avec le marché.

Le principe est simple, le faire réellement est en fait très compliqué, et Blank et Ries ont rédigé deux ouvrages, The Startup Owner’s Manual et The Lean Startup, qui ont vraiment renouvelé la façon de mener des projets de startups.

[Au passage, une digression : Steve Blank fait régulièrement une très intéressante conférence sur l’histoire de la Silicon Valley dans les années 1940 et 1950 — on peut trouver ça sur YouTube.]

Le livre d’Eric Ries est paru en 2011. Dans l’épilogue, il évoquait les difficultés des startups à travailler sous forme de compagnies « publiques », c’est-à-dire, dans le vocabulaire américain, « cotées en bourse », quand Wall Street attend des résultats au trimestre. Il faisait la remarque suivante :

« ce qu’il faudrait, c’est une nouvelle sorte de marché financier, conçu pour faire le commerce des actions de compagnies organisées autour d’une vision de long terme ».

C’est un problème de plus en plus criant : Google a créé des catégories d’actions différentes pour découpler les droits de vote des actions et permettre aux fondateurs de garder leur indépendance ; Facebook, après avoir retardé longtemps son entrée en bourse, a fait de même ; Uber fait tout son possible, y compris prendre des investissements d’un fonds souverain du Moyen-Orient, plutôt que d’entrer en bourse…

En toute modestie, c’est une solution à ce problème qu’Eric Ries présente cette semaine : il monte une nouvelle startup, qui a pour objectif de créer un marché financier entièrement nouveau, concurrent du NASDAQ, le Long-Term Stock Exchange (LTSE). Cette bourse sera soumise à toutes les réglementations fédérales habituelles, mais imposera quelques règles supplémentaires, qui tournent toutes autour d’une idée centrale : des incitations à penser à plus long terme, tant du côté des chefs d’entreprises que du côté des investisseurs.

Par exemple, les droits de vote en assemblée des actionnaires varient non pas seulement en fonction du nombre d’actions que vous possédez, mais aussi en fonction de l’ancienneté de vos actions. Ou encore : il est mis en place une liste d’indicateurs qui lient de façon contraignante la rémunération des dirigeants à la réussite à long terme de l’entreprise.

La carrière d’Eric Ries et son dernier projet illustrent bien une autre caractéristique des startups : elles tapent de petits coups sur un gros caillou, le plus gros possible, méthodiquement et patiemment, et ça finit par céder… Je suis curieux de voir ce qu’il adviendra de ce projet particulièrement ambitieux.

3. Antidisciplinaire

J’ai appris un nouveau mot cette semaine : antidisciplinary. Il signale la volonté, dans un contexte universitaire, de travailler non pas seulement de façon pluridisciplinaire (tellement 2005), mais explicitement tout à fait en dehors des disciplines universitaires.

Il apparaît dans la déclaration d’intention de Recherche pour promotion au poste de Professor de Joichi Ito, directeur du MIT Media Lab. Il remarque que l’approche pluridisciplinaire consiste à réunir des chercheurs de disciplines différentes, par exemple en Pharmacologie, Nanotechnologies et Statistique — mais qu’ils restent chacun, finalement, ancrés de leur discipline. Ito en appelle à un processus tout différent pour permettre aux chercheurs qui veulent opérer en dehors de toute discipline de faire leur place dans l’institution. Non pas des ponts entre les disciplines, mais une capacité à parcourir les vastes prairies herbeuses et inconnues qui s’étendent entre les territoires disciplinaires.

Il souhaite utiliser en particulier la notion de designer pour avancer. Designer : le mot est devenu si général qu’il a perdu tout sens précis, mais c’est justement cette malléabilité qui intéresse Joi Ito : il s’agit d’interroger les contraintes qui s’appliquent sur un système et de concevoir des projets qui modifieront ces contraintes et agiront sur le système. Au passage, le document explique, sans hystérie ni anathème pour une fois, que le système des publications universitaires est dépassé.

Une proposition d’orientation de recherche vague, mais intéressante dans ses prémisses. Il est vrai que Joi Ito n’était déjà pas un choix naturel pour être directeur d’une composante du MIT : il n’est pas universitaire, il est entrepreneur de startups. Et il est intéressant de voir que leur démarche est en train de mordre sur le fonctionnement universitaire (en tout cas dans une institution comme le MIT).

4. Shēnzhèn

Wired UK a mis en ligne 2 petits documentaires de 15 minutes sur Shēnzhèn, la ville chinoise habituellement considérée comme la capitale de l’électronique.

La ville avait 300.000 habitants dans les années 1970, avant que Deng Xiaoping n’en fasse, en 1980, une Zone Economique Spéciale économiquement ouverte sur l’Occident. 35 ans plus tard, il y a plus de 10 millions d’habitants à Shēnzhèn.

Il y a plein de petits détails intéressants dans le reportage, qui montre, dans l’ensemble, que la Chine n’est plus le pays des imitations cheaps de produits occidentaux, à faible technologie, construits là parce les salaires sont bas. Il y a à Shēnzhèn, en électronique, des compétences uniques au monde, qui vous permettent de réaliser des produits industriels contenant de l’électronique (et quel produit ne contient pas d’électronique) très rapidement.

Andrew Huang propose des commentaires vraiment intéressants tout au long du film. En particulier dans un segment où il évoque le temps long de l’évolution de l’électronique, que je me permets de paraphraser.

En 1965 Gordon Moore, un des créateurs d’Intel, prédisait que le nombre de composants sur un circuit intégré était multiplié par deux chaque année : vous prenez une feuille de papier, vous imprimez en taille de caractère 100, vous n’avez que quelques mots sur la page ; vous passez à une taille de caractère 50 ? Vous pouvez mettre plus de mots, plus d’information, sur la même page de papier. C’est le principe. Jusqu’à avoir des « tailles de caractères », aujourd’hui, qui ne font qu’une cinquantaine d’atomes de large. Dans ce contexte, tous les matériels progressent très vite et c’est un grand « égaliseur » : tous les ordinateurs sont meilleurs d’une année sur l’autre, et leur valeur ajoutée est en grande partie dans ce qui est différent : le logiciel.

Mais aujourd’hui la loi de Moore touche à sa fin et les microprocesseurs ne continuent pas de doubler de capacité chaque année. Du coup les petits détails du matériel comptent à nouveau beaucoup. Et c’est ce que Shēnzhèn sait faire.

Le reportage passe du temps sur une société, HAX, qui est un « incubateur de hardware ». Un dérivé des incubateurs de startups logiciels, mais pour le hardware. Le principe est le même : vous candidatez pour une « saison » avec un projet orienté sur le matériel, et si vous êtes retenu, vous allez passer 4 mois à Shēnzhèn où vous serez accompagné, partiellement financé, suivi, conseillé dans la réalisation de votre projet jusqu’au lancement au bout des 4 mois. En contrepartie, vous devez céder 6 % à 9 % de parts à Hax.

Un exemple de startup passé par Hax : TrainerBot, qui met en production un robot « intelligent » pour s’entraîner au tennis de table. Leur kickstarter visait 80 000 $ et a récolté 130 195 $ au moment où j’écris. Il reste 27 jours.

5. L’espace sémantique des emojis

Dango est une app (Android pour l’instant, iOS à venir) qui est un assistant emoji, c’est-à-dire que lorsque vous tapez du texte dans Whatsapp, dans le chat Facebook, et cetera, Dango va lire votre texte et vous suggérer des emojis, des stickers et des gifs. Trop mignon.

Mais en cuisine, ça mouline sec pour pouvoir faire ça : il faut que Dango comprenne votre texte et sélectionne des emojis appropriés. Il ne s’agit pas seulement de suggérer l’emoji « pizza » 🍕 quand vous tapez exactement ce mot, mais de savoir faire la différence entre « I’m happy » et « I’m not happy », et aussi répondre à des messages plus ambigus ou plus dans l’air du temps, comme de proposer l’icône « chèvre » (goat — 🐐) quand vous tapez “Kanye West”.

Le pus intéressant, c’est cet article très simple que les développeurs de Dango ont écrit, qui explique le fonctionnement de leur outil, qui utilise un « réseau neuronal artificiel récursif ».

Vous prenez les environ 1700 emojis qui existent et vous les distribuez au hasard dans une grille (vous initialisez votre espace sémantique). Puis vous donnez à « manger » à votre algorithme des centaines de millions de phrases tirées du web et contenant des emojis, et il repère à chaque tour de piste les proximités entre certains mots, certaines phrases et certains emojis. Progressivement, il change les coordonnées des emojis dans la grille et il parvient à les regrouper par « familles sémantiques » : par exemple les différents types de ballons les uns à côté des autres (🏀🏈⚾⚽). Enfin il est « entraîné » et peut commencer à faire des suggestions : quand vous tapez une phrase, il l’analyse, la positionne à un point précis de sa grille, et vous donne en retour les emojis les plus proches de ce point.

This is pretty cool! 😎