Lucien Karpik. L’économie des singularités. Gallimard, 2007.
C’est un livre d’économie, mais qui devrait intéresser quiconque s’intéresse au secteur culturel.
Karpik appelle biens singuliers ces biens économiques dont la qualité ne peut être réduite au prix, en particulier parce que leur évaluation par le consommateur est multidimensionnelle: un restaurant, un roman, un bon vin, un bon film. L’opacité sur ces produits, c’est-à-dire l’absence d’information complète pour l’usager, n’est pas accidentelle mais substantielle: ce n’est pas seulement qu’on ne connait pas le coût de fabrication du roman qu’on ne peut pas mesurer sa valeur, c’est que sa valeur sera différente selon les consommateurs.
Néanmoins le consommateur doit bien choisir: laquelle de ces dizaines d’interprétations de la 9ème de Beethoven choisir dans les bacs? Dans lequel de ces restaurants faut-il entrer?
Karpik décortique les dispositifs mis en oeuvre pour arriver à un jugement, et, finalement, à un choix.
Le réseau, personnel et impersonnel, le marché, étendu ou restreint, le jeu sur l’authenticité, etc. Avec, parmi des outils très divers qui jouent plus ou moins selon les types de marché, les guides (Parker des vins, par exemple), la critique, la publicité, le jeu sur la rareté (dans le luxe, par exemple), et cetera.
A lire, par exemple, l’analyse que fait Karpik de l’influence croissante du cinéma américain dans le cinéma français, et dont il montre bien qu’elle tient moins aux blockbusters et à la taille objective des budgets de chaque film, ni à des thématiques ou un genre de film spécifique, mais à la façon dont les producteurs américains, à la différence des français, investissent dans communication et publicité autour du film, même pour les films à petit ou moyen budget.
Pour une recension très complète, on se reportera à Pierre-Paul Zalio.
J’ai été intéressé, pour ma part, par l’utilité du cadre théorique dessiné par Karpik pour juger des mouvements du secteur culturel. Par exemple: la façon dont des dispositifs comme Amazon perturbent le jeu en jouant sur la masse des données dont ils disposent pour brouiller les frontières et, par exemple, faire basculer un fonctionnement par le réseau personnel (ce livre vous est recommandé par votre voisine) du côté de l’objectivation dans l’opinion commune (exemple de l’opinion commune chez Karpik, le hit parade – ici, votre voisine a mis son avis sur le livre dans Amazon, 17 personnes ont trouvé son avis “utile” et ceux qui ont acheté le même livre qu’elle ont aussi acheté, etc.).
C’est un cadre théorique utile aussi, à mon avis, pour penser la place de la bibliothèque dans le secteur culturel. Et pour penser aussi, peut-être, le rapport entre bibliothèque publique et bibliothèque universitaire. On pourrait en effet imaginer que la BU relève d’une approche utilitariste (recherche d’information) qui l’éloigne de l’économie des singularités, où la bibliothèque de lecture publique (recherche d’un bon roman) a presque entièrement sa place.
Ce qui signifierait qu’il y a une vraie rupture entre lecture publique et BU qui serait fondée sur leur insertion dans deux économies différentes.
Concernant Bu/Lecture publique : quid du public des L qui passe souvent de l’une (Bu) à l’autre (Bm) sans vraiment de distinction ?
Re:Daniel
On a des pratiques diverses en tant qu’individu. Par exemple je peux m’appuyer sur les réseaux personnels et la critique cultivée pour trouver un “bon” vin, et sur les hit parade pour la musique. Ou même: m’appuyer la plupart du temps sur la critique “cultivée” pour les films, sauf quand je vais voir des films en famille à noël où je vais aller voir un blockbuster.
De la même façon on peut passer de la BM à la BU pour plein d’usages différents.
Par ailleurs, la théorie de Karpik permet à mon avis de dessiner des “axes”, pas de tracer artificiellement des frontières rigides: la BU, centrée sur l’information, n’exclut pas la pratique singulière; et on trouve des informations en BM, aucun doute. Il n’empêche que c’est un critère de délimitation pertinent entre les deux types d’établissement.
Et il y a des groupes (les étudiants de L) qui sont “à la frontière”: mais cela n’enlève rien au principe explicatif.