Mon objectif ici est de lire De la liberté à haute voix : il fait partie de ces textes qu’on connaît plus ou moins, de réputation et sans les avoir lus, par les résumés scolaires qu’on en a eus, et par ce qui en a diffusé dans la culture politique. Mais c’est un de mes souhaits, en ce moment, et contrairement à la tradition dans laquelle j’ai été élevée, qui privilégiait le manuel (le Lagarde et Michard a fait des ravages pour des générations), de revenir aux sources et de réellement lire et essayer de comprendre les textes.

Le premier chapitre, Introduction, est un long chapitre dans ce court texte. Il présente la position de Mill en terme général. Je vais essayer de résumer ici son texte, et de séparer le plus distinctement possible mon commentaire de son propos.

Le sujet du texte, dit Mill en substance, n’est pas la liberté de la volonté, mais la liberté civile, c’est-à-dire la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu. Traditionnellement, cette question était envisagée sous l’angle de la protection contre la tyrannie du gouvernement. Elle était protégée d’une part par l’obtention de droits civils protégeant l’individu, et d’autre part par la mise en place de contrôles constitutionnels encadrant l’action du gouvernement.

De fait, si on lit Machiavel, par exemple, tout tourne autour de la relation du peuple au Prince, c’est-à-dire du Souverain : Machiavel est essentiellement moderne en ce qu’il est moralement neutre, pragmatique et technique dans sa démarche, et en ce qu’il restreint l’objectif du Gouvernement à persévérer dans son état plutôt qu’à viser un objectif qui le dépasse, assurer le salut de l’âme de ses sujets par exemple, mais il est bien dans la tradition des grands textes constitutionnels comme la Magna Carta du 13e siècle, ou dans les débats anglais du XVe siècle entre monarchie absolue et monarchie limitée : il concentre sa réflexion sur la relation entre le souverain et le peuple.

150 ans plus tard, Hobbes, avec son Leviathan, est plus moderne, parce qu’il est à l’origine de toute notre philosophie politique du fait de son invention de l’idée de Contrat Social, mais aussi parce qu’il éclaire un changement encore récent en son temps, mais qui est promis à un avenir exceptionnel : il introduit une distinction entre le Monarque et l’appareil de la monarchie, entre le Souverain et l’État. Nous sommes, dans le Leviathan, les citoyens et sujets modernes d’un état moderne.

Hobbes est aussi moderne dans un autre sens : il modifie l’objectif de la société et du souverain. Quand chez Machiavel il s’agissait de persévérer dans le pouvoir, dans Leviathan l’autorité du souverain, totale il est vrai à partir du moment où la société est constituée, est justifiée par un seul objectif : maintenir la paix, c’est-à-dire empêcher la guerre civile et la dissolution de la société, ce qui est sensiblement différent de juste « persévérer ». Il est à noter que l’autorité du souverain n’est illimitée que pour ce qui concerne cet objectif : le devoir d’obéissance cesse si la protection et la paix civile ne sont plus assurées.

Mais ce n’est pas, dit Mill, dans ce cadre « traditionnel » qu’on réfléchit ici. La question de la liberté ne revient pas, ou plus, à résoudre la question de la relation des gouvernants ou de l’état aux gouvernés. Sous des airs modestes (il est court), le texte de Mill s’annonce donc extrêmement ambitieux : il dit ici que le cadre de réflexion utilisé depuis 200 ans pour penser la liberté n’est pas le sien, qu’il a autre chose à proposer.

Car finalement, dit Mill, il est apparu que le gouvernement lui-même pouvait être une émanation du peuple plutôt qu’un pouvoir séparé : dans ce contexte, limiter le pouvoir du gouvernement semble moins crucial, puisque le gouvernement c’est le peuple : « la nation n’a pas besoin d’être protégée contre sa propre volonté ».

En pratique, il s’est avéré que la « volonté du peuple » peut signifier la volonté de la majorité d’opprimer une minorité, et des précautions sont nécessaires pour limiter le risque d’abus de pouvoir de ce type. Cette « tyrannie de la majorité » peut prendre une forme légale, mais aussi une forme sociale s’étendant jusqu’à la sphère privée.

Cette idée que les paramètres du problème changent à partir du moment où le Souverain et le peuple ne font qu’un aurait difficilement pu être pensée par Hobbes. Elle est issue du 18e siècle en théorie, elle est implicite dans la Révolution française en pratique : mais la révolution n’a duré que quelques années avant que l’Empire ne la remplace, puis que la Restauration semble la renvoyer aux oubliettes. Les Révolutions de 1848 reposent certainement la question, mais il n’est sans doute pas facile d’imaginer à quel point cette idée ve devenir centrale au 20e siècle. Mill, non seulement repêche cette idée dans les années 1850, mais il en fait l’axe central de sa réflexion sur la liberté. De fait, c’est un point de tension qui traversera tout le 20e siècle, en particulier, et une tentation illibérale permanente. Quand le peuple a choisi, par ses représentants, élus ou autodésignés par un processus révolutionnaire, ses décisions sont souveraines et absolues, et si une minorité s’oppose aux décisions du peuple, en paroles ou en fait, on pourrait estimer qu’elle se sépare purement et simplement de la communauté, car le Souverain ne se divise pas. La question moderne de la liberté, indique Mill, c’est de savoir comment on prend en compte cette complexité supplémentaire des sociétés démocratiques : aux précautions traditionnelles de respect des libertés face au souverain, il faut ajouter des précautions spécifiques aux sociétés modernes où le souverain n’est pas séparé du peuple.

Mill va plus loin : si le pouvoir appartient au peuple, il peut logiquement s’étendre, et les abus qui l’accompagnent avec lui, partout où le peuple est présent, c’est-à-dire dans l’ensemble de la vie sociale ; il a un potentiel totalitaire, aurait-on dit au 20e siècle, et peut chercher à contrôler à la fois l’espace public et l’espace privé.

Continuons notre résumé du texte :

Mais où placer la limite ? Quel arbitrage faire entre indépendance individuelle et contrôle social ? Chaque société fait à cet égard des choix pratiques que la coutume transforme souvent en vérité indiscutable. En général quand il y a dans une société une classe dominante, la société a tendance à adopter comme morale générale les valeurs et les intérêts de la classe dominante.

Il n’y a pas un principe général reconnu permettant de décider si telle limitation spécifique de la liberté par le gouvernement est légitime : on décide de façon ad hoc en fonction de nos préférences collectives à propos du sujet concerné.

L’objectif de ce livre est justement de fournir un principe général permettant de juger ces limites, qu’elles prennent la forme d’une injonction légale ou de l’opinion publique.

Ce passage est intéressant à plusieurs égards.

D’abord, il permet de percevoir la prémisse implicite au raisonnement de Mill, et au libéralisme en général : la liberté est normativement fondamentale, et c’est à ceux qui veulent la limiter qu’incombe la charge de la justification. Or toute organisation politique, toute autorité légale ou sociale représente une limitation des libertés individuelles, et la question est donc de savoir comment on peut créer et maintenir une société et quelles limitations aux libertés sont acceptables en échange du bénéfice d’une société organisée.

Dans les faits ces limites existent bel et bien. Mill considère qu’il y a toujours déjà une organisation sociale : une pierre dans le jardin des partisans de l’idée d’un contrat social. La question n’est donc pas d’imaginer ce qu’il faudrait faire dans l’absolu, comme si la société n’existait pas, mais d’une part de savoir ce que la société fait en réalité, et d’autre part de savoir ce qu’elle devrait faire. Car d’une part les limites à liberté ne sont pas toujours cohérentes entre elles, et d’autre part elles ne sont pas justifiées par un principe, mais plutôt le reflet des intérêts de la classe dominante. On voit donc au passage que Mill a pleinement conscience des effets des intérêts de classe sur les choix politiques, et il n’est donc pas dans un formalisme démocratique qui ferait abstraction de la réalité des rapports de pouvoir au sein d’une société. Au contraire, il avance qu’un principe explicite est nécessaire pour à la fois faire apparaître objectivement à la lumière les principes existants, mais cachés, qu’on souhaite critiquer, et pour protéger les minorités des effets coercitifs des décisions ad hoc de la majorité.

Quel est le principe proposé ?

“The only purpose for which power can be rightfully exercised over any member of a civilised community, against his will, is to prevent harm to others. His own good, either physical or moral, is not a sufficient warrant. (…) Over himself, over his own body and mind, the individual is sovereign.’

[‘Le seul but pour lequel le pouvoir peut être exercé légitimement sur tout membre d’une communauté civilisée, contre sa volonté, est de prévenir tout préjudice à autrui. Son propre bien, physique ou moral, n’est pas une justification suffisante. (…) Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain.’]

Ce principe devenu classique est aujourd’hui appelé, en Anglais, the harm principle. Les traductions françaises ont varié. Ruwen Ogien, dans L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes utilise le terme de non nuisance. On pourrait parler aussi de tort ou de préjudice. C’est un principe extrêmement simple dans son expression initiale, mais extrêmement puissant, et tout le reste du livre vise à le justifier, à le préciser, et à en tirer les conséquences pratiques.

Suite au prochain épisode.